Adélaïde Labille-Guiard | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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Adélaïde Labille-Guiard

Date de publication : décembre 2021
Auteur : Lucie NICCOLI

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Contexte historique

Le triomphe d’une académicienne

En 1785, dans le salon carré du Louvre, non loin du Serment des Horaces de Jacques Louis David (1748-1825), Adélaïde Labille-Guiard expose cet autoportrait en pied avec les attributs du peintre et deux élèves, qui fait sensation.

Formée à la miniature dans l’atelier d’Elie Vincent (1708-1790) (1) puis au pastel dans celui de Quentin de La Tour (1704-1788), l’artiste a pratiqué la peinture à l’huile auprès de François-André Vincent (1746-1816), le fils d’Elie et rival de David. Dans son propre atelier, rue Ménars, depuis le début des années 1780, elle forme au pastel et à la miniature une dizaine de jeunes filles qui exposent au Salon de la jeunesse.

Elle est reçue à l’Académie de peinture et de sculpture en 1783, en même temps qu’Elisabeth Vigée Le Brun, ce qui constitue alors une prouesse pour une femme : en effet, déjà minoritaire depuis la fondation de l’Académie, le nombre de femmes membres est limité à quatre à partir de 1770. Cette admission n’est d’ailleurs pas appréciée de tous : lors de sa première participation au Salon, un pamphlet anonyme intitulé Suite de Marlborough au Salon 1783 calomnie plusieurs peintres, dont Labille-Guiard. Il l’accuse de ne devoir son talent qu’à François-André Vincent, qui était devenu son compagnon après sa séparation d’avec Nicolas Guiard.

En 1785, L’Autoportrait avec deux élèves est en revanche unanimement salué par la critique. L’artiste reçoit plusieurs propositions d’achat mais préfère conserver le tableau pour qu’il serve d’exemple à ses élèves. En 1787, Mesdames Adélaïde (1732-1800) et Victoire (1733-1799), sœurs de Louis XV, lui commandent plusieurs portraits et lui octroient le titre de « Peintre de Mesdames ».

Analyse des images

Adélaïde Labille-Guiard, femme séduisante et peintre accompli

Au centre de la composition et en pleine lumière, Adélaïde est assise dans un confortable fauteuil, canne, palette et pinceaux à la main, face à un chevalet sur lequel est gravée sa signature (détail) et qui supporte une grande toile dont on ne voit que le dos. Elle est vêtue d’une somptueuse robe à l’anglaise au large décolleté et coiffée d’un chapeau de paille à ruban et plumes – une tenue, certes considérée alors comme moderne et confortable, mais qui semble plus adaptée à un salon qu’à un atelier. Le buste tourné vers le spectateur, elle le fixe du regard avec assurance.

Ses deux élèves amicalement enlacées – Marie-Marguerite Carreaux de Rosemond (1765-1788), de profil, et Marie-Gabrielle Capet (1761-1818), de face –, vêtues avec plus de simplicité et dont seules les chairs sortent de l’ombre, se tiennent debout derrière elle en une structure pyramidale dont elle forme la base.

C’est donc dotée des attributs à la fois de la féminité, du peintre et du maître que l’artiste a souhaité se représenter, une ambition servie par la qualité magistrale de cet autoportrait : il fut admiré pour la virtuosité avec laquelle sont rendues les diverses matières, en particulier les étoffes, bien connues de cette fille de mercier – satin et dentelles de la robe, soie des escarpins, plumes du chapeau, velours du fauteuil.

Dans l’ombre, à l’arrière-plan du tableau, les œuvres de deux académiciens – le buste de son père, Claude Edme Labille, par Augustin Pajou (détail), également visible au Salon de 1785, ainsi qu’une sculpture de vestale, par Jean-Antoine Houdon (1741-1828) (détail) – semblent placer Adélaïde dans une filiation, garants de sa légitimité et de sa moralité.

Interprétation

Un manifeste politique, à la veille de la Révolution

Cet autoportrait est « révolutionnaire » à plus d’un titre : de grande taille, il approche les dimensions de la peinture d’histoire, un genre interdit aux femmes car il impliquait l’étude du nu, jugée inconvenante – certains critiques le qualifièrent d’ailleurs de « tableau historié » ; il compte parmi les premiers autoportraits de femmes pratiquant leur art et le premier représentant une femme peintre avec ses élèves.

Par sa posture audacieuse, voire provocante, Labille-Guiard revendique le statut de professeur de peinture, un métier qu’elle exerce, comme Elisabeth Vigée Le Brun, en pionnière. Au XVIIIe siècle, en effet, même si les femmes pouvaient bénéficier d’une formation artistique dans des ateliers, ceux-ci étaient presque toujours tenus par des hommes, généralement des membres de leur famille.

Défenseur passionné de l’éducation artistique féminine, Labille-Guiard fait partie d’un petit groupe d’artistes qui militent pour les droits des femmes et tentent de réformer l’Académie en leur faveur : ils déposent en 1790 deux motions visant à supprimer le quota d’admission et à permettre aux femmes l’accès aux mêmes carrières que les hommes, notamment celle de professeur dans les écoles royales.

Ces motions sont cependant rejetées et, alors qu’Adélaïde a quitté Paris pour Pontault, en 1793, plusieurs de ses œuvres sont détruites par décret officiel. Son « combat », même s’il fut interrompu par la Terreur, ouvrit la voie à la professionnalisation des artistes femmes.

Mooc Peintres Femmes - Portraits et autoportraits du XVIIIe au XXe siècle

 

Bibliographie

Marie-Jo BONNET, Femmes peintres à leur travail : de l’autoportrait comme manifeste politique (XVIIIe-XIXe siècle), dans Revue d’histoire moderne et contemporaine, Belin, Paris, 2002/3, n°49-3, p. 140 à 167.

Séverine SOFIO, Artistes femmes. La parenthèse enchantée XVIIIe-XIXe siècles, CNRS éditions, Paris, 2016.

Séverine SOFIO, Melissa HYDE, Peintres femmes 1780-1830. Naissance d’un combat, catalogue de l’exposition qui s’est tenue au musée du Luxembourg du 3 mars au 4 juillet 2021, éditions Rmn, Paris, 2021.

Véra de LADOUCETTE, Grandeur et décadence des femmes peintres entre la fin de la monarchie et la première moitié du XIXe siècle , Les Cahiers de l’Ecole du Louvre, n°16, Paris, 2021.

Notes

1- Elie Vincent (1708-1790) : miniaturiste genevois, il est le père de François-André Vincent et beau-père d'Adélaïde Labille-Guiard

Pour citer cet article
Lucie NICCOLI, « Adélaïde Labille-Guiard », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 16 janvier 2022. URL : http://histoire-image.org/de/etudes/adelaide-labille-guiard
Glossaire
  • Académie des beaux-arts : Créée en 1816 par la réunion de l’Académie royale de peinture et de sculpture, fondée en 1648, de l’Académie royale de musique, fondée en 1669, et de l’Académie royale d’architecture, fondée en 1671. Institution qui rassemble les artistes distingués par une assemblée de pairs et travaillant le plus souvent pour la couronne. Elle définit les règles de l’art et du bon goût, forme les artistes, organise des expositions.
  • Pastel : Bâtonnet composé de poudres colorées, de gomme arabique servant de liant et d’une terre destinée à donner de la consistance à la préparation.
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