La bataille de Poitiers | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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La bataille de Poitiers

Date de publication : décembre 2019

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Contexte historique

Au secours de la patrie en danger

Si l’histoire de Charles Martel (688-741) est relativement mal connue des Français encore aujourd’hui, il n’en va pas de même de l’un de ses principaux faits d’armes : une victoire sur les troupes d’envahisseurs omeyyades lors de la bataille dite de Poitiers, en octobre 732. Sa date et son emplacement précis ne sont pas connus, mais son issue favorable a à la fois permis à Martel de repousser les frontières du royaume franc au sud et assis sa légitimité de maire du palais, donc de dirigeant de fait de la Francie. Un événement aussi symbolique ne pouvait qu’orner la Galerie des batailles, pilier du musée de l’histoire de France établi dans le Château de Versailles sur ordre de Louis-Philippe. Cette salle comprend 34 œuvres peintes retraçant l’histoire militaire nationale depuis la bataille de Tolbiac remportée par Clovis en 496 jusqu’à la victoire de Napoléon Ier à Wagram en 1809. Charles de Steuben (1788-1856) livre sa toile monumentale de 4,65 mètres de haut sur 5,42 mètres de long juste à temps pour l’inauguration de la Galerie en 1837. Aristocrate allemand d’origine russe qui a étudié la peinture à Saint-Pétersbourg puis à Paris, il a reçu une ample commande de portraits royaux pour le musée et a aussi donné à la Galerie un tableau sur la bataille d’Ivry (1590), un épisode des Guerres de religion.

Analyse des images

Les grandes batailles qui ont fait la France

Peint dans des tons où dominent le rouge, le vert et l’ocre, Bataille de Poitiers (732) se construit sur le contraste entre deux armées situées de part et d’autre de la médiane qui coupe le tableau dans le sens de la hauteur. Déferlant de l’extrême gauche – c’est-à-dire de l’Occident – vers le centre, l’armée franque se reconnaît à la farouche détermination des visages et son armement dessin en détail : arc, cottes de maille, casques en métal, épée à deux tranchants et demi-francisque brandie haut dans le ciel par Charles Martel lui-même. Fuyant vers l’extrême droite de la composition, les hommes de l’armée omeyyade ont le corps tourné vers l’Orient, mais les têtes tordues vers la contrée qu’ils sont contraints d’abandonner, les visages déformés par la peur et les mains occupées à opérer au passage une dernière rapine. Si le tiers supérieur du tableau esquisse à peine le site de la bataille – qui est alors inconnu – le tiers inférieur est comme le veut la tradition réservé aux agonisants et trépassés du combat. Mais le Franc à la peau claire a le visage caché, tandis que la souffrance se lit sur celle des Infidèles, dont la carnation est brune, voire carrément noire. Le tiers central concentre l’action qui se lit de gauche à droite, comme une peinture médiévale : préparation d’archerie, attaque des lanciers, combat au corps à corps qui voit l’ennemi enragé, mais blessé et finalement mis en fuite. Le chef de guerre et maire du palais surplombe cette partie sur un cheval blanc – signe que ce chevalier franc est l’égal d’un imperator romain à qui l’on accorde le triomphe. La diagonale partant du coin supérieur droit inscrit cette bataille dans son contexte religieux avec la croix celtique simple, la future dynastie carolingienne fille aînée de l’Église, prête à abattre sa puissance sur le chef omeyyade al-Ghafiqi et à fondre sur al-Andalus qu’il dirige et à réduire ce peuple en esclave (nudité et cercle de fer autour de la cheville). Au centre de la bataille et au cœur du tableau, insérée entre hommes et chevaux, une mère aux traits empreints de douceur virginale protège son nouveau-né. C’est elle – Francie et même Europe – l’enjeu fondamental de la bataille.

Interprétation

La geste française en majesté

La bataille de Poitiers a eu longtemps une résonance politique plutôt que religieuse et civilisationnelle. Elle a probablement valu au maire du palais le surnom de Martel et a assis la légitimité de sa lignée, appelée à remplacer à brève échéance une dynastie mérovingienne à bout de souffle. Elle a aussi prouvé la puissance militaire de l’armée franque, dont le chef n’a pas manqué de souligner qu’il avait aussi triomphé des barbares impies du sud par la grâce de Dieu. Enfin, si cette victoire n’a pas mis fin aux incursions « sarrazines », qui se prolongent jusqu’en 801, elle a participé au raffermissement de la frontière entre deux puissances importantes dans une Europe très morcelée. Saint Louis fait figurer Poitiers en bonne place des Grandes Chroniques de France et crée ainsi vers 1250 le mythe de la résistance à une importante armée d’occupation, alors qu’il part lui-même en Croisade contre les Infidèles. Six siècles plus tard, Louis-Philippe a engagé la conquête de l’Algérie : si l’écho de la « pacification » opérée par Bugeaud de l’autre côté de la Méditerranée est faible, Delacroix a mis le pays à la mode. Il n’est pas difficile de voir dans le tableau de Charles de Steuben l’influence de l’orientalisme, mais aussi une discrète justification du deuxième âge colonial français.

Bibliographie

William Blanc, Christophe Naudin, Charles Martel et la bataille de Poitiers. De l’histoire au mythe identitaire, Paris, Libertalia, 2015.

Jean Deviosse, Charles Martel, Paris, Tallandier, 2006.

Jean-Henri Roy, Jean Deviosse, La Bataille de Poitiers: octobre 733, Paris, Gallimard, 1996.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « La bataille de Poitiers », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 21 janvier 2020. URL : http://histoire-image.org/de/etudes/bataille-poitiers
Commentaires
Prisonniers de guerre.  Théophile Alexandre STEINLEN (1859 - 1923) Collection particulière