• L'incendie de l'Opéra au Palais-Royal : vue de l'Opéra en flammes
    L'incendie de l'Opéra au Palais-Royal : vue de l'Opéra en flammes 8 juin 1781

    ROBERT Hubert (1733 - 1808)

  • L'incendie de l'Opéra au Palais-Royal en 1781
    L’Intérieur de la salle de l’Opéra, le lendemain de l’incendie 9 juin 1781

    ROBERT Hubert (1733 - 1808)

L’incendie de l’opéra du Palais-Royal

Date de publication : décembre 2016

Université d'Evry-Val d'Essonne

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Contexte historique

Le chroniqueur de la capitale

À travers plusieurs tableaux, Hubert Robert immortalise l’incendie de l’opéra du Palais-Royal, le 8 juin 1781. Témoin direct de la catastrophe, l’artiste en réalise une restitution artistique qui mérite d’être rapprochée d’autres toiles que nous lui devons, comme Scène d’incendie (1771 et 1785), ou encore Les Ruines de l’Hôtel-Dieu en 1772.

Le désastre intervient à 20 h 30, après une représentation d’Orphée et Eurydice, opéra de Gluck joué dans cette même salle depuis 1774, probablement suite à l’embrasement du décor. L’établissement avait été construit suite à l’incendie du premier opéra le 6 avril 1763. Inauguré en 1770, il a été réalisé selon les plans de l’architecte Pierre-Louis Moreau, bien connu d’Hubert Robert car il fut, comme lui, pensionnaire de l’Académie de France à Rome. Accueillant les représentations de l’Académie royale de musique, il était situé sur le côté est du Palais-Royal, à l’emplacement de l’actuelle rue de Valois.

Ébauchées in situ, à quelques heures d’intervalle, ces deux représentations verticales sont complémentaires. La vue nocturne est une esquisse sur panneau pour une toile de grande taille appartenant aujourd’hui à une collection particulière. La vue diurne est, quant à elle, la version mise au net d’une seconde esquisse préparatoire. Enfin, une troisième interprétation, réalisée en longueur (84,5 × 114 cm), est conservée au musée Carnavalet, à Paris. Sur cette dernière, le désastre est perçu depuis les jardins du Palais-Royal, où une foule s’assemble pour contempler le gigantesque panache de fumée noire.

Analyse des images

Les tristes spectacles de la ville

Malgré leur complémentarité, les deux toiles surprennent par les contrastes qu’elles offrent. La vue nocturne, pendant l’incendie, constitue une scène sombre, où le spectacle est observé à distance. À l’inverse, la vue diurne, à la fin du sinistre, marque le retour de la lumière, tandis que le spectateur est conduit au plus près du drame qui se joue. Une fois de plus, ces toiles montrent qu’Hubert Robert a profondément été marqué par son voyage en Italie : excellant dans la représentation des ruines urbaines, le peintre oriente le regard du spectateur sur certaines parties des tableaux grâce à des jeux de couleur et de lumière.

L’esquisse nocturne a été réalisée en direct, le soir du 8 juin 1781. Agréé et reçu en 1766 comme peintre d’architecture au sein de l’Académie royale de peinture et sculpture, Hubert Robert y possède depuis 1778 l’ancien logement du sculpteur Jean-Baptiste Lemoyne, dans la Grande Galerie du Louvre. Probablement alerté du désastre en cours, l’artiste saisit l’événement depuis une aile du palais. Comme dans la version définitive de l’œuvre, le sinistre est observé à travers une large arcade comprenant des personnages juchés sur le parapet d’une croisée ou une échelle. Ce cadrage permettant de concentrer le regard du spectateur est régulièrement utilisé par l’artiste, comme dans son interprétation de l’incendie de la Rome impériale, où le foyer est perçu à travers l’arche d’un pont de pierre. Si le drame est traité à distance, le point de vue est toutefois saisissant et la puissance destructrice du feu dépeinte, embrasant le ciel de la capitale à la manière d’une éruption volcanique.

La seconde toile montre que le peintre se trouve désormais au plus près de la catastrophe, dans l’axe de l’ancienne scène de l’opéra. La toiture et les différents planchers sont effondrés. Les murs dénudés donnent aux vestiges la physionomie d’une église en ruine à l’intérieur de laquelle des silhouettes curieuses assistent au triste spectacle. Cette atmosphère empreinte de désolation et d’horreur est renforcée par des scènes prises sur le vif : plusieurs groupes de pompiers contiennent le brasier à l’aide de lances à eau, tandis qu’au premier plan, placés dans la lumière face à l’observateur, deux brancardiers emportent un corps, suivis par une femme et une fille en pleurs. Il s’agit vraisemblablement de l’une des onze victimes à déplorer parmi le personnel l’établissement. Hubert Robert s’attache à retranscrire un moment vécu, dont le caractère criant de réalisme a suscité quelques critiques.

Interprétation

Les multiples dangers de la ville

Hubert Robert voue une véritable passion pour l’espace urbain. Celui-ci revient régulièrement dans son œuvre, depuis les représentations de Rome, sujet d’étude par excellence, jusqu’aux vues de Paris, une source d’inspiration pratiquement inépuisable depuis son retour en France en 1765. En peignant les soubresauts quotidiens de l’Histoire, l’artiste sert l’historien grâce à ses vues réalistes d’édifices disparus constituant de véritables sources archéologiques. Alexis Merle du Bourg observe que « la ville accède, chez cet émule de Piranèse, au statut de véritable personnage qui peut, le cas échéant, basculer dans la sphère paroxystique du sublime ». Cette référence à l’esthétique du sublime correspond à la réflexion philosophique et artistique du moment. Dans la lignée des travaux d’Edmund Burke, le traitement de l’incendie de l’opéra participe à la représentation d’événements tragiques qui n’occulte ni la beauté des monuments, ni la mélancolie et l’émotion qu’ils peuvent procurer.

Avec l’incendie de l’opéra, nul besoin pour l’artiste de forcer le destin en imaginant une scène ruinée. La triste réalité du quotidien urbain offrant un sujet de premier choix, les tableaux d’Hubert Robert insistent sur les dangers de la ville moderne, où l’entassement et la promiscuité sont la source de nombreux drames : incendies, effondrements, pollutions… En réponse à la diffusion des idées hygiénistes, la politique édilitaire profite de ceux-ci pour ouvrir l’espace, comme deux autres toiles d’Hubert Robert le montrent : la Démolition des maisons du pont Notre-Dame (1786) et la Démolition des maisons du pont au Change (1788). Dans le cas de l’opéra, si l’incendie est rapidement maîtrisé, empêchant sa propagation aux immeubles environnants, l’emplacement est abandonné car jugé trop dangereux. Quelques semaines plus tard, une nouvelle salle est ouverte dans un espace moins urbanisé, à proximité de la porte Saint-Martin.

Dès le début, le destin des deux tableaux verticaux est intimement lié, l’un constituant le pendant de l’autre. Exposés au Salon de 1781 sous la cote 94, ils reçoivent un accueil peu enthousiaste, alors que la réputation d’Hubert Robert n’est plus à faire. Les Mémoires secrets indiquent que les deux toiles sont acquises par le banquier Jean Girardot de Marigny, grand collectionneur d’art et protecteur de Joseph Vernet, pour la somme de 100 louis l’unité. Au XXe siècle, elles sont séparées au gré de ventes successives. La vue diurne connaît de multiples pérégrinations et circule en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, pour intégrer en 1950 les collections du musée du Louvre au titre des récupérations d’œuvres d’art. Quant à la vue nocturne, elle refait surface en 2010 lors d’une vente publique. Les deux esquisses au format réduit sont, pour leur part, conservées à la bibliothèque-musée de l’Opéra, à Paris.

Bibliographie

CAYEUX Jean de, avec la coll. de BOULOT Catherine, Hubert Robert, Paris, Fayard, coll. « Histoire de l’art », 1989.

CHAGNIOT Jean, Nouvelle histoire de Paris. VIII : Paris au XVIIIe siècle, Paris, Association pour la publication d’une histoire de Paris, 1988.

COLLECTIF, Hubert Robert : peintre poète des Lumières, Dossier de l’art, no 237, 2016.

FAROULT Guillaume (dir.), Hubert Robert (1733-1808) : un peintre visionnaire, cat. exp. (Paris, 2016 ; Washington, 2016), Paris, Somogy / musée du Louvre, 2016.

LAVEDAN Pierre, Nouvelle histoire de l’urbanisme à Paris. XV : Histoire de l’urbanisme à Paris, Paris, Association pour la publication d’une histoire de Paris, 1993.

SERRE Solveig, L’Opéra de Paris (1749-1790) : politique culturelle au temps des Lumières, Paris, CNRS Éditions, coll. « Sciences de la musique : série Études », 2011.

Pour citer cet article
Stéphane BLOND, « L’incendie de l’opéra du Palais-Royal », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 12 novembre 2019. URL : http://histoire-image.org/de/etudes/incendie-opera-palais-royal
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