Louis XIV par le Bernin | Histoire et analyse d'images et oeuvres

Louis XIV par le Bernin

Date de publication : septembre 2019
Auteur : Jean HUBAC

Inspecteur d'Académie Directeur académique adjoint

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Contexte historique

Le jeune prince et l’illustre artiste

Dans le cadre du projet de reconstruction du Louvre, le cardinal Mazarin projetait de faire appel au cavalier Bernin, illustre artiste romain au service du pape Alexandre VII. Finalement, l’invitation fut formulée au printemps 1665 et Gian Lorenzo Bernini se laissa convaincre de venir en France, avec l’accord pontifical. L’accueil réservé par le jeune Louis XIV (27 ans) au Bernin (67 ans) est au départ à la hauteur de la réputation de l’artiste, estimé être le plus illustre de l’Europe chrétienne. Il venait pour proposer un projet architectural grandiose destiné à servir de façade orientale à la cour carrée du Louvre.

Alors au sommet de son art, le cavalier Bernin profita de son séjour à Paris pour sculpter un buste du roi. Celui-ci lui en passa commande le 20 juin 1665 et l’artiste se mit au travail immédiatement. La piètre qualité du marbre l’obligea à travailler la matière à la gradine et au trépan au lieu du ciseau habituellement utilisé pour une telle œuvre.

On connaît les détails du séjour du Bernin à Paris grâce à la relation précise qu’en a faite Paul Fréart de Chantelou, à qui avait été confié l’accompagnement de l’Italien dans les méandres de la vie parisienne et curiale, ainsi qu’à la correspondance de l’architecte Mattia de Rossi. On sait ainsi qu’au moins cinq séances de dessin du roi au travail permirent de constituer des esquisses préparatoires. Des modèles en argile annoncèrent le travail du marbre entrepris à partir du 6 juillet. Du 11 août au 5 octobre, au moins douze séances de pose furent imposées au roi dans l’atelier dont disposait le Bernin au Palais-Royal.

Analyse des images

Le buste vivant de Louis XIV

Le buste de Louis XIV en 1665 constitue un exemple de l’exceptionnelle maîtrise de la sculpture par le Bernin. Comme pris sur le vif, le roi contemple un horizon indéfinissable, peut-être fait de promesses de gloire et d’heureuse postérité. Le visage est encadré d’une longue chevelure bouclée que le roi avait pris l’habitude de porter. Après une polémique plus mondaine qu’artistique sur le dégagement du front royal, le Bernin choisit d’ajouter une mèche de cheveux qui vient combler le haut du front. Vêtu d’une armure dont on aperçoit l’articulation des bras et qui fut probablement inspirée d’une pièce de la collection royale, le buste est enveloppé d’une draperie au mouvement ample, qui imprime un dynamisme contrastant avec la sérénité royale. Le collet de dentelle suscita l’admiration du roi, tant l’ouvrage était finement réalisé et révélateur de la virtuosité du sculpteur.

Il se dégage du marbre une expression parfaite d’autorité souveraine qui s’apprête à conquérir le monde au nom de sa propre grandeur. Conformément à sa conception de la statuaire, le Bernin allie de manière très forte les traits du modèle rendu au naturel – nez busqué, verrue à la racine du nez, poils sous la bouche – avec l’idée qu’il souhaitait insuffler à son œuvre, à savoir celle de la majesté royale en (dé-)monstration. Il s’agit donc aux yeux du sculpteur d’une œuvre qui révèle le monarque sans égal derrière la personne du prince.

Interprétation

L’échec français d’une ambition artistique

Le buste plut immédiatement au roi, qui apprécia sa technique et l’impression d’héroïsme royal qui s’en dégageait. L’atelier du Bernin fut pendant quelques semaines un espace public où se retrouvaient les membres les plus éminents de la cour et de la ville, plaçant ainsi l’artiste sous le feu des critiques, des commentaires et des recommandations. On contempla la ressemblance mêlée à « la noblesse et [à] la grandeur » (Chantelou) de la statue, n’hésitant pas à rapprocher opportunément Louis XIV d’Alexandre le Grand. Devenu le centre de l’attraction mondaine du moment, le Bernin mit dans ce buste toute son énergie créatrice, au mépris de sa santé.

Le buste fut installé au Louvre quelques jours après son achèvement, avant de gagner Versailles en 1684, où la résidence de la cour était elle aussi fixée. L’histoire et la réception du buste contrastent avec l’échec de l’autre projet français du Bernin en 1665, à savoir celui de la façade orientale du Louvre. En effet, Colbert et son conseiller Charles Perrault menèrent un travail de sape du projet du Bernin auprès du roi, au nom d’une supposée inadaptation au goût français. Le caractère du Bernin, très sûr de son talent, ne contribua pas non plus à adapter son projet au contexte artistique français, au sein duquel la rivalité avec la gloire romaine passait par une prétention à une inspiration « nationale ». Reparti en Italie dès le 20 octobre 1665, le Bernin suivit à distance les déboires du chantier de « sa » façade, qui fut finalement abandonné en 1667 au profit d’un modèle conçu par des architectes français soutenus par Colbert – ce sera la fameuse colonnade de Claude Perrault.

Cependant, enthousiasmé par le buste, le roi passa commande au Bernin d’une statue équestre en 1667. Longtemps attendue en France, cette œuvre réalisée en Italie par un Bernin vieillissant arriva à Paris après sa mort, en 1685, et reçut un accueil déçu du roi. On attribue cette déception et cette relative disgrâce à l’échec de l’exportation d’un style baroque et italien en France, où le mouvement et les courbes le cédaient à une ligne classique plus rectiligne.

C’est ainsi que le buste de Louis XIV par le Bernin reste la seule réussite de la rencontre réelle et symbolique entre l’ambition d’un artiste qui se voulait le premier du monde chrétien et le programme d’exaltation de la gloire d’un roi qui se pensait à nul autre pareil.

Bibliographie

Peter BURKE, Louis XIV. Les stratégies de la gloire, Seuil, 1995 [1992].

Laurent DANDRIEU, Le roi et l’architecte. Louis XIV, le Bernin et la fabrique de la gloire, Éditions du Cerf, 2015.

Paul FREART de CHANTELOU, Journal de voyage du cavalier Bernin en France, édition de Milovan Stanic, Macula/L’Insulaire, 2001.

Marc FUMAROLI, Peinture et pouvoirs aux XVIIe et XVIIIe siècles : de Rome à Paris, Faton, 2007.

Nicolas MILOVANOVIC et Alexandre MARAL (dir.), Louis XIV, l’homme et le roi, Skira Flammarion, 2009.

Pour citer cet article
Jean HUBAC, « Louis XIV par le Bernin », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 18 novembre 2019. URL : http://histoire-image.org/de/etudes/louis-xiv-bernin
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