La révolte des esclaves à Saint-Domingue, 1791 | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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La révolte des esclaves à Saint-Domingue, 1791

Date de publication : octobre 2021

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Contexte historique

Une société esclavagiste ébranlée par la Révolution

L’île d’Hispañola, découverte par Christophe Colomb en 1492, fut scindée en deux par le traité de Ryswick de 1697 qui mettait fin à la Guerre de la Ligue d’Augsbourg (1). Le tiers occidental, attribué à la France, devient Saint-Domingue et la partie orientale reste espagnole. C’est surtout au XVIIIe siècle, que la culture de la canne à sucre et la traite négrière connaissent un essor spectaculaire. On passe ainsi à Saint-Domingue de 24000 esclaves en 1713 à 500000 en 1789.

Dès les années 1770, le marronnage est endémique : des bandes d’esclaves en fuite s’organisent en communautés libres dans la montagne et mènent des équipées parfois violentes contre les blancs. Ce sont les premiers signes d’une résistance au système esclavagiste. Pour les abolitionnistes de la Société des Amis des Noirs en France, le marronnage est la preuve de l’inéluctabilité d’une insurrection générale et de la nécessité d’abolir la traite et progressivement l’esclavage.

Si les premières révoltes éclatent à la Martinique en août 1789, celle de Saint-Domingue débute dans la nuit du 14 août quand une jeune mulâtre, Cécile Fatima (2), réunit au Bois-Caïman les chefs des révoltés. La révolte est une opération planifiée par des esclaves ou affranchis familiers des blancs. Les idées venues de Paris circulent dans l’île et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen a été diffusée oralement parmi les esclaves. Or à Paris, si l’Assemblée octroie le 13 mai 1791 la citoyenneté aux noirs libres nés de parents libres, les débats sont virulents et les abolitionnistes minoritaires. C’est dans ce contexte que la gravure, media populaire durant la Révolution, est réalisée. Elle appartient à une série de médaillons commentés retraçant les évènements de Saint-Domingue. De nombreuses récits illustrés de type circulent à partir des années 1790 en France, mettant en scène le massacre des blancs à des fins commerciales ou idéologiques.

Analyse des images

Les révoltés de Saint-Domingue

La gravure décrit les premiers troubles importants : le 23 août 1791, les esclaves de trois plantations se coalisent, attaquent les colons de la paroisse de l’Acul, et prennent le contrôle de la plaine du nord et des montagnes des mornes que l’on distingue au fond, débordant les forces du gouverneur Blanchelande (3). Ils brûlent les habitations des planteurs, signe que l’aspiration des esclaves révoltés est la fin du système de la plantation esclavagiste. Le traitement par l’auteur de l’image de la fumée qui s’en dégage confère une touche apocalyptique à la scène. Au premier plan les esclaves munis d’outils mais aussi de fusils pris aux colons semblent s’acharner sur les blancs à terre. Ces derniers, pris de panique, tentent de s’enfuir.

La légende - détails 2 et 3 - qui accompagne la gravure établit un lien direct entre le décret du 13 mai et l’éclatement de l’insurrection. Ce sont les « concessions » faites par l’assemblée qui sont rendues responsables de la révolte. La citoyenneté octroyée aux noirs libres aurait ouvert une boîte de Pandore (4) dont ne pourrait sortir que la violence déchaînée des esclaves. 

Interprétation

La contre-offensive des colons par l’image

Mais la gravure exagère les « horreurs » de Saint-Domingue. Des centaines de colons furent effectivement massacrés. Ce déchaînement de violence tient en partie au système esclavagiste qui repose sur la violence infligée aux noirs pour les forcer au travail et au prétexte qu’ils seraient moins sensibles à la douleur. Cette banalisation de l’extrême violence se retourne en 1791 contre les blancs. Toutefois, sur le terrain, les chefs révoltés Jean-François Papillon (?-1805) et Georges Biassou (1741-1801),  modèrent leurs revendications et font même exécuter un de leurs seconds, Jeannot, coupable de cruauté envers des colons. Le motif iconographique du massacre des blancs n’est pas nouveau et la gravure, en amplifiant le caractère dramatique de la révolte de 1791, s’inscrit dans cette hantise du renversement de l’ordre blanc. Par ailleurs, en véhiculant l’image du noir « sauvage », la gravure justifie en creux l’esclavage. Réalisée à Paris, elle vient appuyer par une information dramatisée la position des représentants des colons à l’Assemblée contre l’abolition de l’esclavage.

La révolte de 1791 à Saint-Domingue est un soulèvement de masse au nom de la liberté et l’expropriation des colons.  Il faut attendre que le contexte militaire amène la Convention à abolir l’esclavage le 4 février 1794, en partie par pragmatisme : l’occupation anglaise de la Martinique et le ralliement d’une partie des révoltés de Saint-Domingue aux Espagnols poussent à se rallier les noirs des Antilles.

Bibliographie

Yves Bénot, La Révolution française et la fin des colonies, 1789-1794, Paris, La Découverte, 1987, rééd. 2004

Alejandro E. Gómez, Images de l’apocalypse des planteurs, L'Ordinaire des Amériques [En ligne], 215 | 2013

Anne Jollet (dir.), Révoltes et révolutions en Europe et aux Amérique de 1773 à 1803, Paris, Ellipses, 2005

Aurélia Michel, Un monde en nègre et blanc, Paris, Le Seuil, 2020

Notes

1- Guerre de la Ligue d’Augsbourg et traité de Ryswick : la guerre de la Ligue d’Augsbourg est provoqué par Louis XIV et sa volonté d'annexions de territoires étrangers. Elle oppose la France à une coalition de pays européens de 1688 à 1697. Le 20 septembre 1697, la paix est décidée entre les belligerants à Ryswick (Pays-Bas, près de la Haye). La France restitue une partie des territoires conquis mais conserve une partie de l'Alsace et Strasbourg.

2 - Cécile Fatima (1771-1883) : héroïne de la révolte de Saint-Domingue, elle est est née d'une mère esclave et d'un père originaire de Corse.

3 - Gouverneur Blanchelande : Philibert-François Rouxel de Blanchelande (1735-1793) fut gouverneur de Sain-Domingue de 1791 à 1792.

4 - Boîte de Pandore : la déesse de la mythologie grecque Pandore est envoyée sur la terre par les dieux de l'Olympe avec une jarre qu'elle ne doit pas ouvrir... et qu'elle ouvre libérant tous les malheurs des hommes sur terre : l'expression ouvrir la boîte de Pandore signifie qu'en décidant, dévoilant...un évènement, un choix...  on s'expose à des dangers inattendus, des réactions inattendues...

Pour citer cet article
Guillaume BOUREL, « La révolte des esclaves à Saint-Domingue, 1791 », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 15 octobre 2021. URL : http://histoire-image.org/de/etudes/revolte-esclaves-saint-domingue-1791
Glossaire
  • Imagerie populaire : Née avec les techniques d’impression mécanique qui permettent la reproduction d’une même image à l’infini et sa diffusion à moindre coût et au plus grand nombre à des fins d’information, mais également de propagande. L’un des principaux centres de fabrication de ces gravures populaires est Épinal – on parle en ce cas d’images d’Épinal.
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    Vue de l’incendie de la ville du Cap Français. Arrivée le 21 juin 1793.