Sortie de l’ambassadeur de la Sublime Porte (21 mars 1721)

Date de publication : février 2019

Université d'Evry-Val d'Essonne

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Contexte historique

Les honneurs d’une grande puissance

Le 21 mars 1721, la capitale du royaume est en pleine effervescence. La foule se regroupe aux abords des palais du Louvre et des Tuileries, attirée par l’exotisme de la suite accueillie en grande pompe par le jeune Louis XV. Diplomate expérimenté, Yirmisekiz Mehmed Effendi (1670-1732) est l’envoyé officiel du sultan ottoman Ahmed III auprès du roi de France. Parti de Constantinople le 7 octobre 1720, il débarque à Toulon le 22 novembre. Cinq mois plus tard, il est reçu à Paris avec tous les honneurs, dans le but d’impressionner la délégation et d’entretenir une image de grandeur qu’elle véhiculera en retour.

Le moment représenté intervient après une séance publique en présence du roi, du régent et des grands du royaume, installés à Paris depuis la mort de Louis XIV. L’événement est si important qu’il engendre une multitude de représentations : tableaux, gravures, médailles et tapisseries. Ainsi, Charles Parrocel (1688-1752), peintre de l’Académie royale figure l’arrivée et le départ de l’Ambassadeur du côté des Tuileries. Une gravure anonyme décrit la cérémonie publique au cours de laquelle l’ambassadeur complimente le souverain âgé de 11 ans et lui offre les présents du sultan. En 1724, Pierre Gobert reçoit également une commande des Bâtiments du roi pour un portrait à mi-corps de l’ambassadeur.

Pierre-Denis Martin (1663-1742), élève de Joseph Parrocel (1646-1704) est « peintre ordinaire et pensionnaire du roy et de sa majesté ». Particulièrement actif dans la représentation des faits du début du règne de Louis XV, il répond sûrement à une commande officielle exécutée dans les semaines qui suivent la réception. Le parcours de l’œuvre n’est pas connu dans le détail, mais elle est vraisemblablement destinée au décor de l’une des demeures royales, avant son acquisition en 1912 par le Musée Carnavalet où elle est toujours exposée.

Analyse des images

L’hôte de Sa Majesté

La mise en scène de l’artiste insiste sur la solennité de l’événement. Le cortège officiel traverse la Seine à partir du quai des galeries du Louvre qui longe le palais dont on aperçoit le pavillon de Flore à l’arrière-plan. Le Pont royal permet de gagner la rive gauche du fleuve, avec le quai Malaquais ou des Théatins, d’où la vue est prise vers le nord. La délégation est saisie sur le vif au débouché du pont sur lequel s’étend le défilé. Comme à son habitude, Martin représente une foule nombreuse qui s’assemble au passage du convoi, à la manière d’un instantané dans la vie mouvementée des Parisiens, curieux de découvrir l’émissaire du sultan et sa suite de 85 personnes.

Afin de satisfaire à la démonstration de puissance voulue par le pouvoir, toutes les compagnies de la Maison militaire du roi sont mobilisées : Gardes françaises, Chevau-légers de la Garde, gardes suisses et mousquetaires. Habillé d’un caftan traditionnel de couleur verte et couvert d’un turban blanc, le sultan attire les regards des spectateurs au premier plan de la toile. Encadré par les gardes et les représentants du roi, il se dirige vers la rue de Tournon, non loin du palais du Luxembourg. Il est attendu à l’hôtel des Ambassadeurs extraordinaires, installé dans l’hôtel d’Ancre acquis en 1621 par Louis XIII. Depuis plusieurs décennies, ce site est le théâtre de fêtes somptueuses pour l’accueil des ambassadeurs étrangers, comme ceux de l’ordre de Malte, du tsar de Moscovie ou du roi de Siam.

Interprétation

La propagande diplomatique

Cette représentation n’est pas seulement un outil de mémoire, car elle participe à une propagande. Après les déboires des dernières guerres du règne de Louis XIV, cette toile illustre les multiples relations que la France souhaite entretenir en Europe et au-delà. L’enjeu est de maintenir le royaume dans le cercle fermé des grandes puissances qui orientent la politique extérieure, tout en resserrant ses liens avec l’empire ottoman depuis l’alliance entre François Ier et Soliman le Magnifique en 1536.

Contrairement au roi France qui possède un ambassadeur permanent à Constantinople, la Sublime porte envoie des émissaires temporaires qu’il faut choyer. Onze mois durant, l’ambassadeur est donc au cœur des attentions. Son voyage intervient pendant la période dite des Tulipes (1718-1730), lorsque la diplomatie turque écarte la guerre et manifeste son attirance pour la culture européenne. Cette démarche est décrite dans la lettre de mission de l’ambassadeur : « faire une étude approfondie des moyens de civilisation et d’éducation et de faire un rapport sur ceux capables d’être appliqués ». Effendi enchaîne les visites qui mettent en scène l’art de vivre et le savoir français, comme la bibliothèque du roi, l’observatoire de Paris, l’Académie royale des sciences, Versailles, les manufactures royales ou le Canal du Midi.

L’ambassadeur quitte Paris le 7 septembre 1721 et rejoint Constantinople un mois plus tard. Il est reçu par l’empereur afin de faire le récit de ses observations, publiées parallèlement dans des relations intitulées Le paradis des infidèles. Il nourrit la soif de découverte de l’Occident pour les Ottomans, comme la passion des Français pour l’Orient illustrée par le succès de l’édition française des Mille et une nuits depuis 1704, comme la publication des Lettres persanes de Montesquieu (1689-1755) la même année que la visite de l’ambassadeur. La France renouvelle son soutien au sultan, y compris en 1736 lorsque les Russes engagent une guerre contre les Turcs. En 1746, une seconde ambassade ottomane conduite par Saïd Effendi, fils de Mehmed Effendi, déjà présent en 1720-1721, est reçue par Louis XV.

Bibliographie

Visiteurs de Versailles : Voyageurs, princes, ambassadeurs (1682-1789), Paris, Gallimard, 2017.

Lucien BÉLY, Espions et ambassadeurs au temps de Louis XIV, Paris, Fayard, 1990.

Lucien BÉLY, Les relations internationales en Europe : XVIIe-XVIIIe siècles, Paris, Presses universitaires de France, 1992.

Fatma Müge Göçek, East Encounters West: France and the Ottoman Empire in the Eighteenth Century, Oxford, Oxford University Press, 1987.

Gilles VEINSTEIN (éd.), Mehmed Efendi, Le paradis des infidèles : Un ambassadeur ottoman en France sous la Régence, Paris, Maspéro-La Découverte, 1981.

Stéphane YERASIMOS, « Explorateurs de la modernité : Les ambassadeurs ottomans en Europe », Genèses, Sciences sociales et histoire, n°35, 1999, P ; 65-82.

Pour citer cet article
Stéphane BLOND, « Sortie de l’ambassadeur de la Sublime Porte (21 mars 1721) », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 20 août 2019. URL : http://histoire-image.org/fr/comment/reply/15520
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