L’aventure américaine de Sergueï Eisenstein | L'histoire par l'image

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L’aventure américaine de Sergueï Eisenstein

Date de publication : avril 2019

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Contexte historique

Moscou-Hollywood

À gauche, le Soviétique Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein (1898-1948), célèbre cinéaste qui a quitté l’URSS six mois après le début des attaques contre son film Octobre et sa méthode de travail. À droite, l’Américain Upton Sinclair (1878-1968), célébrissime auteur de La Jungle (1905) et de sa description dantesque des abattoirs de Chicago. À l’automne 1930, ces deux emblèmes des intellectuels de gauche nouent une alliance amicale et artistique dans le but de produire un film sur le Mexique.

Eisenstein est depuis quatre ans le plus célèbre représentant de la nouvelle vague de cinéastes venus d’URSS, aux côtés du documentariste et théoricien Dziga Vertov, et des réalisateurs Vsevolod Poudovkine ou Boris Barnet. Ayant commencé au théâtre avec Vsevolod Meyerhold, le jeune Juif polyglotte a connu la célébrité avec Le Cuirassé Potemkine (1925). Son cinéma expérimental ne séduit pas forcément les autorités soviétiques, mais elles sont avides de figures pouvant incarner l’image d’une nation d’avant-garde (ici, de la culture). Ses films suivants sont des échecs (Octobre, 1928) ou des semi-échecs (La Ligne générale, 1929), et dans ce contexte de reprise en mains des affaires de cinéma par le parti unique, Eisenstein entame un itinéraire de plusieurs années en Europe et aux Etats-Unis. Outre-Atlantique, après plusieurs échecs auprès de la Paramount, naît le projet d’un film sur le Mexique financé avec le soutien des progressistes de Hollywood menés par l’écrivain Upton Sinclair et sa femme. Le photographe allemand Erich Salomon (1886-1944), célèbre pour avoir su photographier des événements importants (signature du pacte Briand-Kellog en 1928) ou des lieux inaccessibles (la Cour suprême des Etats-Unis) a aussi à son actif de beaux portraits de responsables politiques et de stars de cinéma.

Analyse des images

Tie-break

Le cliché a été réalisé par Erich Salomon dans la luxueuse propriété hollywoodienne d’Upton Sinclair, sur son court de tennis privé. Le fond sombre, les ombres et l’éclairage sur les visages plaident pour une prise de vue nocturne qui autorise un petit jeu de clair-obscur. Les costumes de ville et les positions prises par les deux célébrités appuyées sur le filet central suggèrent une séance de pause soigneusement organisée dans un contexte de luxe et de détente. S’il utilise à dessein la géométrie des lignes blanches pour donner de la perspective à son image, le photographe a légèrement décalé son objectif afin d’éviter la frontalité. Le fait que l’Américain expérimenté et le jeune Soviétique prennent place dans le même carré de service, leur regard plongé dans celui de l’autre, raconte l’histoire d’un rapprochement des générations et des continents. Les deux acteurs de cette mise en scène, cela dit, ne surjouent pas la proximité et la complicité.

Interprétation

La diplomatie culturelle, arme à double tranchant

En 1928, Eisenstein a saisi l’occasion offerte par les autorités soviétiques qui comptent instrumentaliser sa renommée pour faire la publicité du régime et de son art révolutionnaire. Pendant de longs mois, le cinéaste enchaîne des conférences et des visites en Grande-Bretagne, France, Allemagne et Suisse, avant de se voir proposer un projet de film par la major américaine Paramount. C’est finalement en novembre que les Sinclair, présentés par Charlie Chaplin, s’offrent pour produire Que Viva Mexico !. Le film n’a finalement jamais pu être monté par Eisenstein, Sinclair ayant confisqué les images tournées en 1932. Le réalisateur rentre donc humilié et déprimé en 1933, et le pouvoir met du temps à lui pardonner ce nouvel échec.

Cela n’empêche nullement l’envoi répété d’artistes en mission, comme le peintre Alexandre Deïneka en Italie en 1935, ou les satiristes Ilf et Petrov aux Etats-Unis en 1934-1935. En effet, faut d’avoir pu faire triompher la révolution mondiale, l’Union soviétique a engagé dès le milieu des années 1920 une politique de propagande par la culture très dynamique, s’adressant à la fois à la classe ouvrière (contre-culture internationale) et aux intellectuels (culture révolutionnaire). Le pavillon soviétique dessiné par Konstantin Melnikov et décoré par Alexandre Rodtchenko pour l’Exposition des Arts décoratifs de Paris de 1925 est resté dans l’histoire de l’architecture. Certains artistes et groupes (les Surréalistes) se rangent au tournant des années 1930 parmi les « compagnons de route » qui défendent l’Union soviétique sans pour autant adhérer au parti communiste de leur pays. On encourage les créateurs soviétiques à entretenir des liens directs, personnels, avec les grandes figures de gauche qui, comme Chaplin, Bernard Shaw ou Henri Barbusse, pèsent dans les opinions nationales. Des circuits amicaux de distribution de films, des maisons d’éditions, des galeries se font aussi le relais d’une production culturelle soigneusement sélectionnée où se mêlent œuvres dans la ligne et chefs d’œuvre échappant aux canons, comme les films d’Eisenstein.  

Bibliographie

Barthélémy Amengual, Que viva Eisenstein !, L'Âge d'Homme, Paris, 1990. Oksana Bulgakowa, Sergei Eisenstein. A Biography, Londres, PotemkinPress, 2002.Jean-François Fayet, VOKS. Histoire de la diplomatie culturelle soviétique de l’entre-deux-guerres, Georg, Genève, 2014.Harry Geduld, Ronald Gottesman, (éd.), Sergei Eisenstein and Upton Sinclair: The Making & Unmaking of Que Viva Mexico!, Bloomington, Indiana University Press, 1970. 

 

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « L’aventure américaine de Sergueï Eisenstein », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 06 décembre 2019. URL : http://histoire-image.org/fr/comment/reply/15548
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