Entrée solennelle de Louis XIV et de Marie-Thérèse à Douai le 8 juillet 1667

Date de publication : septembre 2019
Auteur : Jean HUBAC

Inspecteur d'Académie Directeur académique adjoint

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Contexte historique

Un modèle pour L’Histoire du roi

C’est dans le cadre du programme tissé L’Histoire du roi, orchestré par le peintre officiel Charles Le Brun, qu’Adam-François Van der Meulen réalisa de nombreuses toiles sur fond de campagne militaire. L’objectif poursuivi était de glorifier Louis XIV, ses victoires militaires et diplomatiques, à travers une série de tapisseries donnant à voir la grandeur historique du monarque. Commencé en 1662, le projet s’enrichit progressivement, au fur et à mesure des événements marquants du règne. Charles Le Brun concevait la composition et souvent un dessin de la future tapisserie, et un modèle était peint d’après ses recommandations. Le carton de tapisserie était exécuté par la manufacture des Gobelins après validation du modèle par le roi ou par Colbert, alors surintendant des Bâtiments.

Si les premières scènes auxquelles contribua Van der Meulen étaient de nature diplomatique, il se spécialisa bientôt dans les compositions militaires, en lien avec la glorification de la guerre victorieuse menée par Louis XIV et avec sa formation initiale flamande. Il se rendait souvent sur place pour dessiner des décors réalistes (villes et paysages), qu’ils soumettaient ensuite à Le Brun. La plupart des toiles des années 1660 furent donc le fruit d’une collaboration entre Van der Meulen et Le Brun. Elles valurent un succès rapide au peintre d’origine flamande, qui accéda au statut de peintre du roi en 1673 et épousa une cousine de Le Brun en 1681. Il peignit une série de grandes scènes de bataille pour le château de Marly durant la dernière période de sa vie.

Pour la représentation de l’entrée solennelle du roi et de la reine à Douai en 1667, Le Brun orienta Van der Meulen vers une perspective rapprochée du groupe central et de la ville, contrairement à la tradition flamande qui consistait à représenter la ville prise d’un point de vue plus lointain permettant d’embrasser une large perspective. Ici, la proximité de la ville souligne l’importance de la scène centrale. La toile n’a cependant jamais été tissée pour figurer dans la série L’Histoire du Roi. Elle est restée à l’état de modèle, probablement parce qu’elle n’a pas suffisamment plu au roi et à Colbert et parce qu’une autre tapisserie de la série était consacrée à la présence militaire de Louis XIV au siège de Douai, également d’après un modèle de Van der Meulen.

L’événement représenté correspond à un épisode de la campagne de Flandre de 1667 auquel participa le roi lui-même : le 6 juillet 1667, la ville de Douai se rendait aux armées françaises après un siège de quatre jours. Le roi, qui était à la tête de ses troupes, partit alors chercher la reine Marie-Thérèse à Compiègne pour lui montrer cette conquête faite en son nom et pour effectuer une entrée solennelle dans la ville flamande. Van der Meulen saisit l’instant précédant immédiatement l’entrée dans la ville, au moment où les magistrats de la cité viennent témoigner de leur soumission devant les remparts.

Analyse des images

La cour et la guerre

Au centre de la composition, la reine Marie-Thérèse apparaît à la porte d’un carrosse d’apparat richement orné, accompagnée de dames de son entourage. Le cortège s’est arrêté sur la route qui mène à la porte d’Arras, une des entrées dans la ville de Douai – on l’aperçoit à l’arrière-plan droit. Un groupe d’échevins vêtus de noir s’agenouille devant elle, afin de rendre hommage à leur suzeraine. Cette scène centrale est encadrée par des cavaliers au premier plan et s’insère dans une foule militaire bigarrée au deuxième plan.

Entouré de ses généraux (dont certains sont cuirassés) à gauche du carrosse, le roi monte un cheval marron. Il a revêtu une tenue d’apparat or et rouge, ceint l’écharpe blanche du commandement militaire et prend appui sur une canne de sa main droite. Sa posture face au spectateur et vers lequel tout son entourage se tourne achève de l’identifier comme le souverain.

Au fond, c’est la ville de Douai qui se profile, marquée par le siège qui s’achève. Des remparts partiellement en ruine accueillent de nombreux spectateurs, tout comme le pont d’accès à la ville. Quelques flammes s’élèvent dans le lointain à gauche. Seuls les lances et quelques monuments emblématiques de la cité flamande rompent avec l’ordonnancement horizontal de la composition.

Les détails sont rendus avec beaucoup d’exactitude dans les costumes militaires et de cour, faisant de l’événement une scène de la vie curiale au front. On sait que Van der Meulen avait fait un voyage en Flandre au cours de l’année 1667 pour prendre connaissance des caractéristiques topographiques et urbaines locales. 

Interprétation

Les droits de la reine

Devant le carrosse, un homme debout et appuyé sur une canne regarde le spectateur et le prend à témoin de l’importance de l’instant. Anonyme, il est à la jonction et à équidistance du roi et de la reine. Sa présence, qui pourrait paraître décalée, renforce pourtant le caractère monstratif de la toile : tout est organisé pour faire de la scène un spectacle qui clame urbi et orbi la grandeur des conquêtes royales.

Dans ses Mémoires, Louis XIV explique les raisons de la présence de la reine sur le front, une fois celui-ci devenu sûr. Son témoignage pourrait servir d’illustration à la toile de Van der Meulen : « Je menais la Reine avec moi à dessein de la faire voir aux peuples des villes que je venais d’assujettir : de quoi ils se sentent tellement obligés qu’après avoir tout mis en usage pour la bien recevoir, ils témoignèrent encore qu’ils étaient fâchés de n’avoir pas eu plus de temps de s’y préparer ». Les représentants de la ville vaincus mettent ainsi genou à terre pour faire montre de leur obéissance et de leur fidélité à la reine, d’autant plus qu’ils reconnaissant implicitement avoir failli en résistant par les armes. Van der Meulen signe un manifeste politique en rendant vie au discours royal de légitimation des conquêtes de Louis XIV.

En effet, première guerre du règne personnel, la guerre de Dévolution (1667-1668) fut déclarée par Louis XIV sur fond de rivalité avec les Habsbourg. La reine Marie-Thérèse était la fille aînée du roi d’Espagne Philippe IV, mais elle avait renoncé à ses droits d’héritage en épousant Louis XIV en contrepartie d’une importante dot. Celle-ci n’ayant pas été intégralement versée par la couronne hispanique, Louis XIV a beau jeu de déclarer caduque la renonciation de Marie-Thérèse à ses droits lorsque meurt Philippe IV, en 1665. Le roi de France revendique donc au nom de sa femme et en vertu du droit coutumier « de dévolution » des territoires situés au nord et à l’est de la France. Cette réclamation visait également à rompre l’encerclement du royaume de France par les possessions espagnoles. Les armées françaises dirigées par le roi se livrent à une succession de sièges victorieux (dont celui de Douai) en Flandre, tandis que le prince de Condé mène campagne en Franche-Comté. La paix signée à Aix-la-Chapelle le 2 mai 1668 entérine les conquêtes françaises des villes situées au nord de la France mais restitue la Franche-Comté à l’Espagne.

Bibliographie

Joël CORNETTE, Le Roi de guerre. Essai sur la souveraineté dans la France du Grand Siècle, Paris, Payot, 1993.

John A. LYNN, Les guerres de Louis XIV 1667-1714, Paris, Perrin, 2010.

Delphine MONTARIOL, Les droits de la reine. La guerre juridique de Dévolution (1661-1674), AFNIL, 2018.

Isabelle RICHEFORT, Adam-François Van Der Meulen (1632-1690). Peintre flamand au service de Louis XIV, Presses universitaires de Rennes, 2004.

Pour citer cet article
Jean HUBAC, « Entrée solennelle de Louis XIV et de Marie-Thérèse à Douai le 8 juillet 1667 », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 17 septembre 2019. URL : http://histoire-image.org/fr/comment/reply/15576
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