Le Vel d’Hiv, invisible et inoubliable | L'histoire par l'image

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Le Vel d’Hiv, invisible et inoubliable

Date de publication : janvier 2022

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Contexte historique

Emportés par le « Vent printanier »

Les 16 et 17 juillet 1942, l’opération « Vent printanier » [1] imaginée par l’occupant allemand et menée par la police française se solde par l’arrestation de 12 884 Juifs de Paris, dont 4 115 enfants. Débutée au petit matin, mais s’étalant sur 36 heures, cette rafle d’ampleur a forcément attiré les regards avec ses centaines d’hommes en uniforme, ses dizaines de véhicules de police et d’autobus parisiens. Pourtant, presque 80 ans plus tard, on ne connaît qu’un seul cliché des rues de Paris documentant cet événement majeur et son attribution reste incertaine : il serait l’œuvre d’un photographe du quotidien Paris-Midi et cette preuve documentaire a été censurée par les autorités nazies. Sans doute frappée par cette opération dont la rumeur enflait, occupée à sauver des amis et voisins, ou détournant le regard, la population parisienne a été sidérée. Personne ne semble avoir pensé à sortir son appareil photo et, ne serait-ce que fugitivement, fixer sur pellicule ce déplacement forcé bouleversant les rues de la capitale.

Les Juifs forment alors une communauté nombreuse, visible, hétérogène, où se mêlent familles françaises depuis plusieurs générations et immigrés récents ayant fui les pogroms russes des deux dernières décennies du XIXe siècle ou l’antisémitisme nazi. Les derniers arrivés sont fichés par la Préfecture de police au Fichier des étrangers, et le gouvernement Daladier a adopté en 1938 un décret-loi limitant les renouvellements de cartes de séjour et autorisant la déchéance de nationalité [2]. Souvent inscrits sur le Fichier des Juifs créé par la Préfecture, ils sont les premières cibles d’une rafle attestant l’engagement français dans la politique antisémite hitlérienne. La « solution finale du problème juif », programmée le 20 janvier 1942 à la conférence de Wannsee, opère un tournant radical qui place l’Europe de l’Ouest à égalité avec les confins orientaux du continent, où les Einsatzgruppen exécutent en masse des Juifs par balle et camion à gaz depuis le premier jour de l’opération Barbarossa (22 juin 1941). À Paris en juillet 1942, ce ne sont toutefois pas des « chasseurs noirs » qui ratissent les quartiers populaires de l’Est, mais la police française, mobilisée pour plus d’efficacité et sans doute pour éviter tout acte de résistance contre l’occupant allemand.

 

Analyse des images

Tu n’as rien vu au Vel d’Hiv

C’est une rue de Paris, que l’on reconnaît grâce aux cinq autobus sagement alignés le long d’une façade portant l’inscription « PALAIS » sur ses pierres, et VEL d’HIV sur la verrière de l’entrée. Quoi de plus ordinaire que cette scène, prise devant un bâtiment s’élevant depuis 1909 dans ce coin reculé du XVe arrondissement de la capitale, au bout de la rue Neraton ? La voiture garée de l’autre côté de la rue nous indique que l’on se situe plutôt dans les années 1940, un cycliste passe, tout semble normal. La trentaine de personnes qui se pressent entre les bus et l’enceinte du palais des sports est impossible à distinguer, il est fort probable que ce soient des spectateurs amateurs de cyclisme. Le personnage au premier plan à gauche semble observer la scène avec attention : serait-ce un policier de quartier chargé de maintenir l’ordre autour de la manifestation sportive ? Ce cliché est donc d’une banalité absolue, si ce n’est que la photographie a été prise en plongée, de la fenêtre d’un immeuble voisin. L’image se trouvant conservée aux archives de la presse, on sait que c’est un reporter qui l’a réalisée et on se demande dès lors pourquoi il a fait un tel choix. Il ne peut s’expliquer que par la volonté de rester discret et a pour conséquence une trop grande distance avec le sujet photographié. Il faut revenir à l’image, qui a ceci de peu ordinaire que deux des véhicules, à bien y regarder, ne sont pas des autobus ou alors pas de la même ligne qui dessert en général le Vel d’Hiv. Avec un effort, on distingue aussi à côté des personnes qui attendent des paquets volumineux. La photographie est banale, mais la scène sort de l’ordinaire.

 

Interprétation

Un crime sans traces ?

Cette image, retrouvée presque par hasard et bien des années plus tard par Serge Klarsfeld, est le seul témoignage de l’une des deux journées où s’est déroulée la fameuse rafle du Vel d’Hiv – qui a envoyé une partie des victimes directement à Drancy, et l’autre dans le XVe arrondissement. Le cliché date probablement l’après-midi du 16 juillet, où il a plu selon les données météorologiques enregistrées cet été-là. Le Vel d’Hiv a vu arriver et repartir en une noria sans fin les 50 autobus de la Compagnie du métropolitain, toutes vitres fermées, préalablement réquisitionnés par le préfet René Bousquet. La survie à l’intérieur de l’enceinte sportive pouvant accueillir jusqu’à 17 000 spectateurs n’a pas été documentée visuellement. On trouve aujourd’hui quelques photographies probablement prises en 1944, avec une population totalement différente : si elles montrent la piste ovale de sapin recouverte de personnes allongées et les gradins remplis, elles n’offrent qu’une image édulcorée des conditions infernales (aucun ravitaillement, pas de toilettes) dans lesquelles on a plongé les 8160 Juifs parqués au Vel d’Hiv.

À ce stade de la guerre, il était fondamental pour les autorités nazies de dissimuler cette violence jusque-là réservée aux territoires d’Europe orientale : l’unique cliché conservé porte la marque de la censure allemande. La police française n’avait pas non plus intérêt à voir circuler des preuves de sa connivence ou de sa soumission – on ne sait pas ce qui était le pire – avec l’occupant. La présence massive d’enfants pouvait être lue dans les deux sens : le souci de ne pas séparer les familles, ou la preuve qu’il s’agissait d’autre chose que de travail. Le séjour se prolonge à Drancy, Beaune-la-Rolande et Pithiviers, dans le Loiret, camps de transit d’où tous sont déportés à Auschwitz. Sur les 819 survivants rentrés après-guerre, il n’y aura aucun enfant condamné à ce sort par la décision d’Adolf Eichmann en date du 20 juillet. Le Vel d’Hiv a accueilli des rencontres sportives après-guerre, avant d’être rasé en 1959 dans la cadre d’une opération d’urbanisme. Sans ce bâtiment et sans images, ce crime de collaboration reste difficilement imaginable, il est comme invisible.

Bibliographie

Laurent Joly, L’antisémitisme de bureau : enquête au cœur de la Préfecture de police de Paris et du Commissariat général aux questions juives (1940-1944), Paris, Grasset, 2011.

Claude Lévy, Paul Tillard, La Grande rafle du Vel d'Hiv : 16 juillet 1942, Paris, Tallandier, 2010 (1ère éd. 1967).

Maurice Rajsfus, La rafle du Vél d'Hiv, Paris, PUF, Que Sais-Je ?, 2002.

 

Notes

[1] Le nom de cette opération est sujet à caution : il a été popularisé en 1967 par Claude Lévy, mais semble relever du mythe.

[2] Mise finalement en œuvre par l’État français et touchant environ 15 000 citoyens.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Le Vel d’Hiv, invisible et inoubliable », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 16 janvier 2022. URL : http://histoire-image.org/fr/comment/reply/15946
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