Le pont du Rialto au XVIIIe siècle | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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Le pont du Rialto au XVIIIe siècle

Date de publication : décembre 2018
Auteur : Jean HUBAC

Inspecteur d’académie, directeur académique adjoint

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Contexte historique

Un des maîtres du védutisme

Une ancienne attribution faisait de cette toile l’œuvre de Canaletto, qui avait peint le pont du Rialto à de nombreuses reprises. C’est récemment à son neveu, Bernardo Bellotto (1720 ?-1780), surnommé Canaletto le Jeune, que la toile est finalement attribuée. Elève de son illustre parent, Bellotto peint à Venise pendant la première partie de sa vie avant de voyager en Europe centrale et de fixer sur la toile certaines des vues les plus emblématiques de quelques capitales européennes (Rome, Turin, Dresde, Vienne et Varsovie en particulier). Durant sa période d’activité vénitienne (1735-1743), il contribue à la production de représentations de la cité marchande, comme en témoigne la vue du Grand Canal et du pont du Rialto, sans doute peinte à la fin des année 1730 ou au début de la décennie suivante, au commencement de sa carrière.

La proximité du style initial de Bellotto avec celui de son oncle a sans doute contribué à l’incertitude d’attribution de la toile représentant le pont du Rialto, d’autant plus que Canaletto s’est imposé dans le marché de l’art vénitien comme spécialiste des vues de la cité. Ce dernier devient ensuite le plus illustre représentant du védutisme vénitien au XVIIIe siècle, réalisant des séries appréciées des lieux emblématiques de Venise et jouant avec la lumière. Bellotto inscrit donc son œuvre dans celui d’une tradition à la fois familiale et locale, et contribue ainsi au succès du védutisme au moment même où la cité des Doges rayonne à travers l’Europe.

Analyse des images

Le pont du Rialto ou un exemple de l’effet de réalité

Sous un ciel limpide, le pont du Rialto dresse fièrement son arche pour enjamber le Grand Canal. Œuvre d’Antonio Da Ponte inaugurée en 1591, ce premier pont en pierre de la ville réserve ses douze arcades aux boutiques versées dans les activités bancaires et financières. Bellotto met en valeur l’arche unique qui permet la navigation sur le Grand Canal grâce à un subtil jeu sur la luminosité solaire.

Le pont partage la partie centrale de la toile avec le palais des Camerlingues, construit en 1525. La perspective choisie par Bellotto ne permet de représenter que deux des cinq façades de marbre blanc qui abritent le palais des magistrats financiers, et particulièrement des camerlingues, ces fonctionnaires habilités à encaisser les droits régaliens dus à la république sérénissime dans les différentes possessions vénitiennes. À droite de la composition, l’austère façade des anciennes fabriques projette son ombre sur une partie des quais. Quelques passants se détachent devant les arcades où sont entreposées des marchandises. À gauche du Grand Canal, la façade du Fondaco dei Tedeschi, résidence style Renaissance et bureaux des marchands germaniques, derrière laquelle on aperçoit le sommet du campanile de l’église San Bartolomeo, est baignée d’un soleil qui met en valeur les ocres.

Si des silhouettes s’activent sur les gondoles et autres embarcations à fond plat qui sillonnent le Grand Canal, si des promeneurs arpentent les quais des anciennes fabriques, le temps semble suspendu sous une lumière qui souligne la précision des détails et amplifie l’effet de réalité.

Interprétation

Le védutisme et la grandeur commerciale de Venise

Le védutisme, ou cet art de représenter des vues de la cité lagunaire, contribue largement au succès du mythe vénitien au XVIIIe siècle. Bellotto y contribue ici avec éclat, sans doute influencé par la production artistique de ses contemporains, au premier rang desquels son oncle Canaletto. Sous l’impulsion de Smith, le recueil de gravures représentant le Grand Canal publié en 1735 consacre en effet Canaletto comme maître de la perspective et de l’effet de réalité, en même temps qu’il assure la diffusion de ses œuvres comme répertoire dans lequel d’autres védutistes puiseront : Bellotto, mais aussi Guardi. Ce dernier réalise à son tour, peu après la mort de Canaletto, sa propre représentation du pont du Rialto vu du Nord (conservée à l’Alte Pinakothek de Munich) – il utilise une palette moins lumineuse que Bellotto et montre un Grand Canal où l’animation semble plus grande sous un ciel chargé.

À l’endroit où le Grand Canal passe sous le pont du Rialto, lui-même haut lieu de la finance vénitienne, il concentre sur ses rives d’importantes institutions commerciales et financières de Venise : à gauche de la toile, le Fondaco dei Tedeschi, où les marchands germaniques avaient leurs entrepôts et leurs bureaux ; au centre, le palais des Camerlingues, qui abritaient depuis la Renaissance les services financiers de la Sérénissime ; à droite, les anciennes fabriques, ou Fabbriche Vecchie, reconstruites au XVIe siècle avec leurs quais grouillant généralement d’activités. Canaletto donne ainsi à voir le cœur économique de Venise, qui bénéficie encore au XVIIIe siècle d’un prestige commercial important quoique déclinant en raison de la bascule économique du monde européen de la Méditerranée vers l’Atlantique.

Bibliographie

Collectif, Eblouissante Venise. Venise, les arts et l’Europe au XVIIIe siècle, Paris, Réunion des musées nationaux, 2018.

KOWALCZYK, Bozena Anna (dir.), Canaletto-Guardi. Les deux maîtres de Venise, Musée Jacquemart-André, Institut de France, 2012.

PEDROCCO, Filippo, Vues de Venise de Carpaccio à Canaletto, Paris, Citadelles et Mazenod, 2002.

Id. Peintres de Venise la Sérénissime, Paris, Citadelles et Mazenod, 2010.

SCARPA, Annalisa, Venise au temps de Canaletto, Paris, Gallimard, Découvertes hors-série, 2012.

Pour citer cet article
Jean HUBAC, « Le pont du Rialto au XVIIIe siècle », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 25 janvier 2022. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/pont-rialto-xviiie-siecle
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