Le Feu aux poudres

Le Feu aux poudres

Lieu de conservation : musée du Louvre (Paris)
site web

Date de création : avant 1778

H. : 37 cm

L. : 45 cm

huile sur toile

© RMN - Grand Palais (musée du Louvre) / René-Gabriel Ojéda

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00-003538 / R.F. 1942-21

Le Feu aux poudres

Date de publication : Février 2016

Auteur : Benjamin BILLIET

La France libertine

Au milieu du XVIIIe siècle, lorsque Fragonard débute sa carrière artistique, l’esprit libertin est à son apogée dans le milieu des élites sociales. Insufflé trente ans plus tôt par le Régent Philippe d’Orléans dans une France rendue austère par la fin de règne dévote de Louis XIV, ce courant de pensée se détourne des valeurs jusqu’alors essentielles de fidélité et de respect mutuel au profit d’une quête plus égoïste du plaisir.

En peinture, Antoine Watteau est l’un des marqueurs de cet assouplissement des mœurs. Avec son Pèlerinage à l’île de Cythère, peint en 1717, il fait entrer la « fête galante » comme nouveau genre pictural à l’Académie royale de peinture et sculpture. L’autre champion de cette révolution hédoniste est sans conteste l’auteur licencieux Claude de Crébillon. Son célèbre roman Les Égarements du cœur et de l’esprit s’impose en effet comme un manifeste du libertinage. Il inspire d’ailleurs très directement l’artiste François Boucher, qui fut le maître de Jean-Honoré Fragonard et Pierre-Antoine Baudouin.

De ces deux peintres liés par l’amitié, Baudouin était le plus âgé. Il eut une influence importante sur son ami Fragonard. Les deux œuvres étudiées ici Le Matin et Le Feu aux poudres – ne sont pas datées avec certitudes, mais elles sont vraisemblablement contemporaines de l’installation de Fragonard au Louvre en 1765, dans un atelier partagé avec Baudouin.

Similarités troublantes

Dans Le Matin de Baudouin comme dans Le Feu aux poudres de Fragonard, une femme, allongée sur un lit, dévoile ses charmes sans détour. La comparaison de ces deux œuvres met en évidence une proximité dans la pose de ces deux personnages. Les yeux clos, toutes deux laissent leur tête rouler sur l’oreiller, dans un abandon qui pourrait être celui du sommeil tout autant que celui du plaisir sensuel, tandis que leurs jambes reproduisent le même mouvement en miroir. Cette position – une jambe fléchie, l’autre s’ouvrant vers l’extérieur pour laisser deviner le sexe nu – est au centre de l’attention.

Sur la gouache de Baudouin, un homme en tenue ecclésiastique accompagné d’un jeune page s’émerveille de ce spectacle. Les trois personnages de cette scène érotique se tiennent dans une chambre avec un lit en alcôve. Le mobilier et le décor de boiseries blanches relevées de dorures permettent de dater la scène du règne de Louis XV, l’époque dans laquelle vit Baudouin.
Fragonard offre quant à lui sa belle jeune fille aux regards de trois putti munis de torches enflammées. Contrairement à son ami, il fait le choix de ne montrer que le lit, ce qui a pour effet de rapprocher ce nu féminin du spectateur.

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Objet de désir ou sujette à la volupté ?

L’étude comparée des œuvres de Baudouin et Fragonard montre que le premier a inspiré le second lorsque celui-ci commença à peindre des tableaux érotiques. Cependant, si le motif de la femme allongée est semblable dans les deux compositions, les intentions des deux artistes sont très différentes.

Baudouin conçoit une scène de genre érotique qui pourrait illustrer une péripétie de l’un des romans libertins qui se lisaient en nombre à cette époque. Il partage d’ailleurs l’anticléricalisme de cette littérature en plaçant un homme en costume religieux dans une position de voyeur. Le titre laisse penser que la femme allongée est encore dans le sommeil d’une nuit qui s’achève. Mais si elle n’a pas consciente d’être observée, par sa manière de se tenir les mains derrière la tête, elle s’offre symboliquement à l’homme qui l’observe.

Fragonard évacue au contraire tout caractère anecdotique de son tableau. La femme n’est plus objet de fantasme masculin : sa sexualité est tournée vers elle, pour sa propre jouissance. C’est d’ailleurs ce que laisse entendre la différence de position des bras, avec cette main qui glisse vers son sexe que l’un des putti parait enflammer de sa torche. Paradoxalement, c’est en resserrant le cadre de son tableau que le peintre parvient à livrer un message universel : la conscience d’un plaisir féminin indépendant de celui des hommes.

FAROULT Guillaume, Fragonard amoureux : galant et libertin, cat. exp. (Paris, 2015-2016), Paris, Réunion des musées nationaux – Grand Palais / Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard », 2015.

DUPUY-VACHEY Marie-Anne, Fragonard, Paris, Terrail, coll. « Sm’art », 2006.

ROSENBERG Pierre, Fragonard, cat. exp. (Paris, 1987-1988 ; New York, 1988), Paris, Réunion des musées nationaux, 1987.

Benjamin BILLIET, « Le Feu aux poudres », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 09/08/2022. URL : histoire-image.org/etudes/feu-poudres

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