Mode du jour no 5 : le sérail en boutique

Mode du jour no 5 : le sérail en boutique

Date de création : XVIIIe siècle

Date représentée : XVIIIe siècle

estampe en couleur

© RMN - Grand Palais / agence Bulloz

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01-022055

Les marchandes d’amour du Palais-Royal

Date de publication : Janvier 2016

Auteur : Catherine AUTHIER

Le goût pour la mode et la galanterie

Au XVIIIe siècle les gravures mettant en scène les costumes, les chapeaux et bijoux fleurissent reflétant une véritable culture de la mode dans un siècle toujours plus raffiné. Dans ce contexte, l’artiste Claude Louis Desrais s’est rendu célèbre comme illustrateur de figures de mode alors que les almanachs, revues ou livres illustrés sur le sujet se multiplient. Le terme de sérail dans le titre de sa gravure intitulée « La mode du jour. Le sérail en boutique »

ajoute cependant une allusion à l’amour vénal, aux harems ou aux bordels, nous plongeant d’emblée dans l’univers de la prostitution. Depuis la Régence et par opposition au Grand Siècle, le libertinage triomphe dans les élites européennes et imprègne les mœurs de l’époque, la galanterie devenant une valeur identitaire pour les Français. On voit alors se développer toute une iconographie érotique, les artistes peignant toujours plus de scènes de plaisir, de séduction mais aussi des œuvres évoquant les marchandes de charmes.

Les marchandes d’amour du Palais-Royal

Cette estampe coloriée réalisée par Claude-Louis Desrais sous le Directoire nous présente une échoppe avec deux larges fenêtres derrière lesquelles se déroule une scène érotique. L’éclairage abrupt semble d’ailleurs nous projeter dans la boutique, comme pour nous inviter à observer ce qu’il s’y passe à l’intérieur. On y découvre des hommes en train d’embrasser des femmes couvertes de chapeaux et vêtues de belles robes aux couleurs vives qui laissent leur poitrine ostensiblement dénudée, révélant ainsi leur statut de filles de joie. L’une d’entre elles en robe rose est en train d’attirer un client vers la boutique, le tirant par la main, tandis qu’elle dérobe de l’autre main un mouchoir de la poche d’un des prétendants. Un autre homme sur le seuil de la porte semble regarder le tout avec un certain voyeurisme tout en négociant peut-être le prix d’une passe avec l’une des filles en robe jaune et boa, assise sur la chaise.

La multiplication des magasins-prétexte


L’artiste graveur Desrais a très probablement situé son œuvre au Palais Royal qui constituait au XVIIIe siècle le cœur névralgique du commerce, du divertissement mais aussi de la consommation sexuelle. Les archives policières décrivent en effet les femmes de ce lieu comme étant très actives, à l’origine d’un véritable marché du sexe et de la séduction, errant sous les arcades du Palais-Royal et racolant ouvertement, le plus souvent de manière très agressive. Elles agissent ainsi dans les magasins ou parmi les cafés, les restaurants, les librairies, les cabinets de lecture les théâtres et le jardin du Palais-Royal.
Claude-Louis Desrais fait ici précisément allusion à ces boutiques qui animaient les galeries du Palais Royal, de véritables magasins-prétextes qui abritaient des prostituées derrière une façade prétendue commerciale. On peut ainsi lire dans un rapport de police du 21 août 1794 : « Les femmes publiques font plus que jamais publiquement commerce de leurs charmes en invitant les passants à venir acheter leurs marchandises. Elles paraissent se fonder sur ce qu’elles sont marchandes et domiciliées. »

A l’heure où déclinent les grands bordels de l’Ancien Régime et depuis que la prostitution a été dépénalisée, les filles affichent en toute liberté le commerce de leur corps de manière ostensible. Elles paraissent intégrées dans les prestations offertes au Palais-Royal, un espace unique de tolérance à Paris où la sexualité vénale faisait pleinement partie d’un système général dédié au commerce et à la consommation. Plus tard, sous la Monarchie de Juillet, Louis-Philippe mettra un terme au commerce du sexe dans l’espace du Palais Royal en faisant fermer les boutiques et les maisons de jeux déplaçant ainsi l’activité des filles publiques vers un nouveau lieu concentré autour des Grands Boulevards.

Ces magasins-prétextes, véritables « officines de prostitution », connaitront alors un développement majeur en avançant dans le XIXe siècle. On en compte en effet plus de trois cent dans la capitale, à la fin du XIXe siècle, marquant un phénomène de commercialisation des filles qui sont rendues directement accessibles et que l’on vient consommer comme des marchandises.

BENABOU Érica-Marie, La prostitution et la police des mœurs au XVIIIe siècle, Paris, Perrin, 1987.

CORBIN Alain, Les filles de noce : misère sexuelle et prostitution (XIXe siècle), Paris, Flammarion, coll. « Champs : histoire » (no 118), 1982.

PLUMAUZILLE Clyde Marlo, « Tolérer et réprimer : prostituées, prostitution et droit de cité dans le Paris révolutionnaire (1789-1799) », thèse de doctorat, Paris, université Paris I – Panthéon-Sorbonne, 2013.

ROCHELANDET Brigitte, Histoire de la prostitution : du Moyen Âge au XXe siècle, Yens-sur-Morge/Divonne-les-Bains, Cabedita, coll. « Archives vivantes », 2007.

Imagerie populaire : Née avec les techniques d’impression mécanique qui permettent la reproduction d’une même image à l’infini et sa diffusion à moindre coût et au plus grand nombre à des fins d’information, mais également de propagande. L’un des principaux centres de fabrication de ces gravures populaires est Épinal – on parle en ce cas d’images d’Épinal.

Catherine AUTHIER, « Les marchandes d’amour du Palais-Royal », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 25/06/2022. URL : histoire-image.org/etudes/marchandes-amour-palais-royal

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