Faute de main | Histoire et analyse d'images et oeuvres

Restez

informés !

Abonnez-vous à notre

newsletter

Cliquez-ici

Faute de main

Date de publication : juin 2021

Partager sur:

Contexte historique

Sport et propagande

Le 15 mai 1938, certains journaux allemands et britanniques consacrent leur une à un événement sportif dépassé par son enjeu politique : le match (perdu 3-6) par l’équipe nationale allemande face à la redoutable équipe anglaise. Le cliché de l’avant-match pris par Benno Wundshammer (1913-1987) montre au monde entier que les joueurs de Sa Majesté ont fait dans un bel ensemble un salut nazi en signe de respect lorsque a résonné l’hymne allemand.

Wundshammer est devenu reporter sportif à partir de 1937 pour le compte de la fédération sportive de Berlin et sera reporter de guerre pendant la seconde guerre mondiale. Le régime national-socialiste place d’emblée l’accent sur la pratique sportive afin d’endurcir les corps et de solidariser les esprits, et dans le souci de mettre en évidence la supériorité aryenne sur les autres « races ». Or, à l’époque, l’équipe nationale de football ne tutoyait pas les sommets comme plus tard la RFA et l’équipe réunifiée.

Les toutes premières équipes, Angleterre et Écosse, se sont affrontées entre 1870 et 1872, l’équipe de France est née en 1904 et celle d’Allemagne en 1908. Avant la première Coupe du Monde organisée en 1930 en Uruguay, les matches internationaux prennent place de façon irrégulière. Si la Dépression de 1930-1931 empêche les Allemands de se rendre en Uruguay, ils obtiennent la troisième place du tournoi organisé en Italie en 1934. Deux ans plus tard, ils perdent en quarts de finale des Jeux olympiques de Berlin face à la Norvège, tandis que la Pologne bat la Grande-Bretagne. Mais l’Allemagne se ressaisit et enchaîne 16 matchs sans défaite. Après l’Anschluss de mars 1938, les meilleurs joueurs autrichiens sont intégrés à l’équipe, tel l’attaquant du Rapid Wien Hans Pesser qui joue le 14 mai. Cette équipe unifiée perd ce match de préparation en vue de la Coupe du Monde 1938 en France, où les Allemands échoueront d’ailleurs à sortir des poules.

Analyse des images

Un match à 11 contre 111 000

Dans la série de cliché prise par Wundshammer, le photographe a ici choisi de resserrer la focale sur l’équipe anglaise en laissant hors-champ l’équipe allemande qui fait également le salut nazi. Le photographe s’est allongé sur le ventre pour réaliser une vue en contre-plongée. Ainsi le cadre inclut à la fois la pelouse, l’équipe des visiteurs avec le ballon caractérisant le sport en jeu, et le public massé dans les travées du stade. Surtout, il permet de mettre en évidence la géométrie de l’instant : aux joueurs raidis par le salut et à leurs bras tendus répondent les neuf hampes portant les drapeaux à la croix gammée haut dans le ciel. La bande ornant leurs chaussettes tutoie la limite entre pelouse et gradins, tandis que la tête de huit Anglais forme une ligne soulignée par la séparation entre gradins inférieurs et gradins supérieurs. Le contraste est maximal entre l’isolement de ces onze footballeurs et la multitude indistincte des 103, 110, 115 000 spectateurs présents – les sources divergent. De droite à gauche, Bastin, Robinson, Gouldon, Sprosten, Mattews, Welsh, Willingham, Youg, Broome, Woodley et Hapgood, joueurs pour la plupart inexpérimentés au niveau international, entrent malgré eux dans l’histoire.

Interprétation

Realpolitik

La diffusion de ce cliché et plus généralement de la nouvelle du salut effectué par les joueurs anglais s’inscrit dans un contexte extra-sportif particulièrement tendu. Avant la conférence de Munich en septembre 1938, qui sonnera la fin de la Tchécoslovaquie, l’impérialisme hitlérien a jeté son dévolu sur l’Autriche. Le régime national-socialiste persuade facilement la FIFA que l’Autriche n’existe plus et donc qu’elle ne peut participer à la Coupe du Monde en France. La FIFA invite alors l’Angleterre, mais le gouvernement de Chamberlain refuse à la fois par principe (la Football Association ne reconnaît pas cette compétition) et par souci de ne pas légitimer l’Anschluss. Cependant, il accepte que la tournée continentale des « Three Lions » passe par Berlin pour une rencontre à laquelle Hitler en personne doit assister – finalement, les joueurs devront se contenter de Goebbels et Goering. Ce n’est que leur troisième confrontation (la première date de 1930 seulement) et donc une victoire diplomatique pour les nazis. Le salut leur apporte en sus une victoire symbolique largement exploitée par la propagande, tandis que la défaite sur le terrain est reléguée à l’arrière-plan. Tout à sa politique d’apaisement, le gouvernement britannique a ordonné aux joueurs très réticents d’accomplir ce geste ; il faut, dit la légende, l’intervention personnelle de l'ambassadeur britannique en Allemagne, Sir Neville Henderson pour que les footballeurs s’exécutent. Cette instrumentalisation politique d’un simple match amical reste sans lendemain : si la guerre est évitée à un coût très élevé quatre mois plus tard, elle oppose les deux nations en septembre 1939.

 

 

Bibliographie

Pierre Arnaud, James Riordan (dir.), Sport et relations internationales, 1900-1941, Paris, L’Harmattan, 1998.

Mickaël Correia, Une Histoire populaire du football, Paris, La Découverte, 2018.

Paul Dietschy, Histoire du football, Paris, Perrin, « Tempus », 2010.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Faute de main », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 04 août 2021. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/faute-main
Glossaire
  • FIFA : Fédération internationale de football association. Association des fédérations nationales fondée le 21 mai 1904 à Paris, elle a pour vocation de gérer et de développer le football dans le monde. 
  • Anschluss : Le 12 mars 1938, les armées d'Hitler entre en Autriche, l'Allemagne du IIIeReich annexe l'Autriche ; ce rattachement est appelé "Anschluss"
  • Commentaires

    Albums liés

    Le faux Hitler. Evgueni KHALDEI (1917 - 1997) 1945 Bildarchiv Preussischer Kulturbesitz (BPK)