Hélène Bertaux, sculptrice, vue par Étienne Carjat

Date de publication : juillet 2016

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Contexte historique

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’usage de la photographie et de ses dérivés techniques s’est développé, malgré les nombreux débats que son utilisation et son identité suscitent dans le milieu artistique. En effet, dans les années 1850 et 1860, elle est considérée par ses opposants, tels que Charles Blanc et Henri Delaborde, comme une reproduction mécanique, non intellectuelle et non artistique, au contraire de l’estampe. La photographie ne peut alors trouver une crédibilité que par l’expression du portrait. Pourtant, en opposition directe à la gravure pour la reproduction d’œuvres d’art, elle est jugée utile pour la transcription du réel, et donc du vivant.

Le photographe de ce cliché, Étienne Carjat, débute sa carrière vers 1858 grâce à Pierre Petit, lui-même photographe de métier. Il est reconnu comme un très bon caricaturiste, spécialisé dans le portrait-charge, tout comme Gaspard-Félix Tournachon dit Nadar. Le photographe ouvre son premier atelier rue Laffitte en 1861 et commence à immortaliser les artistes et intellectuels en vue sous le Second Empire, tels que Gustave Courbet ou Jean-Auguste Dominique Ingres. La plupart d’entre eux sont ses amis, et le suivent également dans la création d’un journal intitulé Le Boulevard.

Popularisées et inventées par Eugène Disdéri dans les années 1850, les photographies de type carte de visite sont très populaires jusqu’à la fin des années 1860, encourageant la collection de ces portraits de grands hommes et femmes ou d’anonymes. Ce type de photographie permettait de réaliser de véritables campagnes de valorisation pour ces personnalités.

Analyse des images

Comme à son habitude, Étienne Carjat fait poser son modèle devant un fond dépourvu de décor, amplifiant sa place de sujet principal. La sculptrice Hélène Bertaux, née Pilate, est présentée telle une artiste et non une personnalité déjà reconnue. Élève de Pierre Hébert, sculpteur, elle est photographiée en pied, occupée à finaliser le modèle préparatoire d’une de ses premières grandes commandes privées. Elle porte un tablier de travail qui couvre totalement sa robe de ville, gommant ainsi les particularités de son sexe. Penchée sur son ouvrage, elle regarde intensément le spectateur. La sculptrice n’est pas dans une attitude de séduction, mais bien de persuasion et de forte concentration.

Le modèle préparatoire qu’elle présente ainsi aux yeux du public est celui de la plus grande sculpture réalisée par une femme à cette date. En 1861, Herbet-Briez, riche mécène, offre à la Ville d’Amiens la somme de 20 000 francs pour l’érection d’une fontaine sur la place Longueville. Ce monument devra être composé d’une sculpture représentant une nymphe à la coquille en pied et sept angelots dessinée par son fils, Léon Herbet. Hélène Bertaux est choisie pour accomplir ce tour de force. L’œuvre, réalisée en bronze, est inaugurée en 1864. La fontaine monumentale est transférée dans les petits jardins du boulevard de Belfort en 1888, pour finalement être fondue en 1941.

Interprétation

Souvent oublié au profit du plus reconnu Nadar, Étienne Carjat est pourtant l’un des meilleurs photographes de son temps, capable de révéler la force de caractère de ses modèles. Ainsi, devant le succès de ses épreuves, Gustave Courbet ou encore Victor Hugo lui commandent à nouveau leurs portraits photographiés.

Habitué au portrait-charge, Étienne Carjat a capturé la volonté inébranlable d’Hélène Bertaux et rend compte avec justesse du charisme et de la grandeur de cette sculptrice. La commanditrice a, en outre, choisi un moment de sa carrière qui n’est pas anodin : cette sculpture monumentale qui l’accompagne dans l’immortalité est l’œuvre qui la fait connaître.

En 1864, son Jeune Gaulois prisonnier (plâtre disparu, version en marbre achetée par l’État en 1867 et conservée au musée des Beaux-Arts de Nantes), l’un des tout premiers nus masculins réalisés par une femme, lui permet d’obtenir une médaille de première classe. Grâce à cette œuvre, Hélène Bertaux fait partie des sculpteurs en vogue sous le Second Empire et la IIIe République, et reçoit des commandes prestigieuses pour les nouvelles ailes du Louvre ou pour l’Hôtel de Ville. Elle est également la première femme à obtenir une médaille d’or de première classe pour Psyché sous l’empire du mystère (1889, plâtre, 181 × 49 × 43 cm, Sète, musée Paul-Valéry) à l’occasion de l’Exposition universelle de 1889.

En 1881, Hélène Bertaux fonde et préside l’Union des femmes peintres et sculpteurs. Grâce à son combat féministe, les jeunes femmes peuvent enfin accéder aux cours dispensés par l’École nationale des beaux-arts et concourir pour le Prix de Rome, qui leur avait toujours été refusé.

Bibliographie

COLLECTIF, Étienne Carjat (1828-1906) : photographe, cat. exp. (Paris, 1982-1983), Paris, musées de la Ville de Paris, 1982.

LEPAGE Édouard, Une page de l’histoire des arts au XIXe siècle. Une conquête féministe : Mme Léon Bertaux, Saint-Michel-de-Chavaignes, Soleil en livres, 2009 (1re éd. Paris, J. Dangon, 1912).

Pour citer cet article
Saskia HANSELAAR, « Hélène Bertaux, sculptrice, vue par Étienne Carjat », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 20 juin 2019. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/helene-bertaux-sculptrice-vue-etienne-carjat
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