La Cathédrale.

La Cathédrale.

Auteur : RODIN Auguste

Lieu de conservation : musée Rodin (Paris)
site web

Date de création : 1908

H. : 64 cm

L. : 29,5 cm

pierre taillée laissant apparentes les traces d'outils

© musée Rodin - photo Chistian Baraja

Lien vers la notice de l'oeuvre

S.1001

La Cathédrale de Rodin

Date de publication : mai 2017

Auteur : Émilie FORMOSO

La cathédrale comme quintessence de l’art

C'est dans un contexte chargé de symboles que Rodin crée en 1908 une sculpture intitulée La Cathédrale. Depuis un siècle, artistes (Friedrich, Turner, Monet…) et écrivains (Goethe, Chateaubriand, Hugo, Huysmans…) n'ont cessé de s'approprier cet édifice qui cristallise l'imaginaire d'une Europe à la redécouverte du style gothique. Dès les années 1790, en effet, un intérêt nouveau émerge pour l'art médiéval ; l'attention se focalise notamment sur l'architecture religieuse des XIIe-XVe siècles. Les silhouettes mystérieuses et mélancoliques des cathédrales peuplent le romantisme noir, avant de servir de support aux recherches plastiques des impressionnistes. Elles incarnent aussi la fragilité des vestiges soumis aux aléas du temps. En 1831, avec la parution de son roman Notre-Dame de Paris, Victor Hugo sensibilise l'opinion publique au délabrement du célèbre édifice. Une prise de conscience se fait jour : ces vestiges du passé sont ceux d'un patrimoine autour duquel va se construire le récit national.

Plus qu'aucun autre édifice, la cathédrale concentre les revendications patriotiques, car elle devient dès le début du siècle l'épicentre d'une querelle franco-allemande sur les origines du style gothique, revendiqué de part et d'autre comme style national. S'étonner de la dimension prise par ce débat serait oublier l'importance politique des symboles.

En France, les rois revenus avec la Restauration s'approprient cet édifice, symbole d'un passé royal idéalisé : le 29 mai 1825, Charles X renoue avec la tradition du sacre dans la cathédrale de Reims, rehaussée pour l'occasion d'un décor néogothique éphémère.

En Allemagne, la valeur accordée au gothique surgit en réaction à l'occupation napoléonienne, associée aux Lumières et au goût pour l'Antique. Un projet galvanise les aspirations de cette nation morcelée, en quête de son unité politique : en 1814, l'idée est émise d'achever la construction de la cathédrale de Cologne, interrompue depuis la fin du XVIe siècle ; elle fera long feu jusqu'en 1842, date à laquelle le chantier reprend, pour s'achever en 1880.

Si le débat sur les origines du gothique est tranché en 1843 en faveur de la France, la récupération politique de la cathédrale ne cesse pas pour autant. Une figure comme celle de l'architecte Eugène Viollet-le-Duc, qui restaure plusieurs cathédrales françaises dans les décennies 1830-1870, révèle le poids donné à cet édifice, considéré comme la quintessence de l'art français. Cette récupération atteint son paroxysme lors des premiers combats de la Grande Guerre, durant lesquels plusieurs cathédrales subissent d'importants dégâts. Le 19 septembre 1914, des bombardements allemands provoquent l'incendie de la cathédrale de Reims, lieu du sacre des rois de France et donc emblématique du passé national. La propagande s'empare de l'événement tragique et transforme la cathédrale en édifice identitaire, dont le « martyre » et la « mutilation », selon le vocabulaire de l'époque, reflètent la barbarie allemande.

Des mains comme des voûtes d’ogives

Comme souvent pour les œuvres de Rodin, La Cathédrale ne reçut son titre que dans un second temps, vraisemblablement en lien avec Les Cathédrales de France, que Rodin publie en 1914. Le sculpteur lui-même avait fait l'analogie entre les voûtes d'ogives et « des mains qui se rejoignent pour prier ». Pourtant, un détail révèle qu'il ne s'agit pas de mains en prière. En effet, la disposition identique des pouces montre qu'il s'agit de deux mains droites placées en regard. Rodin a utilisé une technique qui lui est chère et qu'il pratiquait depuis le début des années 1880 : l'assemblage de deux éléments indépendants à l'origine (en l'occurrence la copie de deux mains appartenant à des sculptures distinctes), mais qui créent une œuvre nouvelle par leur association. Par le mouvement délicat des doigts qui s'effleurent, il émane de la sculpture une grâce silencieuse qui invite au recueillement. La verticalité éthérée impulse un élan vers le haut, qui évoque celui des arches sans fin scandant la nef d'une cathédrale gothique. Les mains, comme une cage ajourée, jouent sur le plein et le vide, l'intérieur et l'extérieur, l'ombre et la lumière. La lumière, justement, était fondamentale dans le travail de Rodin. Tout comme Monet voulut restituer en peinture sa perception des effets de l'atmosphère sur la façade de la cathédrale de Rouen, Rodin tentait de donner vie à la surface de ses œuvres en captant les multiples variations de la lumière ambiante. Selon lui, « les gothiques étaient de si grands sculpteurs qu'ils ont communiqué l'illusion de mouvement à la pierre. C'est pour arriver à ces effets qu'ils ont placé leurs figures dans des porches profonds : « Ils ont sculpté l'ombre, comme les Grecs avaient sculpté la lumière. »

Rodin et les cathédrales

Même si son titre est métaphorique, il existe bel et bien un lien entre La Cathédrale et l'histoire de cet édifice jusqu'au début du XXe siècle. Rodin avait l'habitude de voyager à travers la France pour en découvrir les monuments, seul, voir accompagné de ses proches ou de ses collaborateurs. Dessinateur de formation, il exécuta à l'occasion de ces visites des milliers de croquis d'architecture, conservés dans une centaine de carnets de dessin. Tout attire son attention, de l'édifice le plus célèbre au détail architectural le plus anodin. Cet intérêt pour le patrimoine naquit au printemps 1876, alors qu'il se rendait en Italie ; une lettre envoyée à sa compagne Rose Beuret témoigne de l'émerveillement qui s'empara de lui à la vue de la cathédrale de Reims. Les cathédrales occupèrent dès lors une place privilégiée dans son admiration pour l'art médiéval. Désirant partager sa passion, Rodin publia plusieurs textes, dont le plus célèbre est l'ouvrage intitulé Les Cathédrales de France, paru en mars 1914. Le sculpteur n'y fait pas œuvre d'historien de l'art, mais développe des réflexions qui valent pour son regard d'artiste. On y découvre surtout un Rodin s'inscrivant dans le discours nationaliste de son temps sur les cathédrales, « issues du sol de la nation comme une flore autochtone ». Car, selon lui : « toute notre France est dans les cathédrales, comme toute la Grèce est dans le Parthénon. »

Auguste RODIN, « Les Cathédrales de France », Bartillat, Paris, 2012

Dominique JARASSE, « Rodin », Terrail, Paris, 2006

Antoinette LE NORMAND-ROMAIN, « Rodin », Citadelles & Mazenod, Paris, 2013

Collectif, « Cathédrales 1789-1914. Un mythe moderne », Somogy, Paris, 2014 

Émilie FORMOSO, « La Cathédrale de Rodin », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 30/11/2022. URL : histoire-image.org/etudes/cathedrale-rodin

Site du Musée Rodin : http://www.musee-rodin.fr/

Site du Centenaire Rodin : http://rodin100.org/

 

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