Le Choléra morbus

Le Choléra morbus

Le Choléra en France

Le Choléra en France

Le Choléra morbus

Le Choléra morbus

Date de création : 1832

Date représentée : 1832

eau-forte coloriée. Légende : "Ah ! Chère Révolution de Juillet ! sans toi je serai resté dans le nord de la Russie...."

© BnF, Dist. RMN - Grand Palais / image BnF

Lien vers l'image

12-588192 / QB-1 (1831)-FOL, M 111527

Le choléra

Date de publication : Avril 2020

Auteur : Alexandre SUMPF

Le mal du XIXe siècle

Le monde a connu en tout sept pandémies de choléra à partir de 1817, la dernière étant toujours active hors d’Europe. Venues du sous-continent indien, elles ont notamment frappé la France à quatre reprises au XIXe siècle : en 1832, en 1854, en 1866 et en 1884.

Cette maladie très contagieuse et ravageuse a fait l’objet de multiples représentations – à commencer par la description de ses conséquences en 1832 à Paris que livra Victor Hugo dans Les Misérables (1862). Cette année-là, le président du Conseil Casimir Perier a été emporté par la maladie, comme l’illustre l’eau-forte intitulée Le Choléra morbus. Elle est apparemment sortie de l’atelier de gravure Blanchard et pourrait en ce cas être l’œuvre d’Auguste Blanchard II, dit Jean-Baptiste Marie (1792-1849), puisque son père, fondateur de l’entreprise, est décédé en 1832.

La cinquième pandémie (1881-1896) partit comme les précédentes du sous-continent indien et se diffusa notamment par les transports maritimes, frappant en 1884 le port de Marseille. Ernest Clair-Guyot travaille depuis un an pour L’Illustration lorsqu’il est envoyé couvrir l’épidémie de choléra qui sévit dans la Cité Phocéenne. Peintre, il a exposé au Salon de 1873 puis est entré aux Beaux-Arts avant de choisir le dessin d’illustration et de trouver un emploi dans la faïencerie. Il est fameux pour avoir fait entrer la photographie de plain-pied dans le journalisme en se formant lui-même à ce nouvel outil documentaire et, dans les années 1890, en imposant petit à petit la photogravure à la place du dessin gravé dans la presse illustrée.

La société française à l’épreuve

Le Choléra morbus se présente comme un feuillet de format vertical, qui devait être distribué avec d’autres produits du même imprimeur. Sur la page blanche, la partie dessinée occupe les trois quarts supérieurs, le titre et le commentaire le quart inférieur. La scène, gravée à l’eau-forte puis colorisée, se déroule dans un décor urbain non identifié. La hauteur de l’immeuble situé à l’arrière-plan et le monument au sommet duquel flotte le drapeau tricolore signalent une cité d’importance. Quatre personnages composent un tableau aux proportions géométriques au premier plan : la tête des deux mourants se situe au niveau des genoux de l’homme et de la femme debout. Les trois hommes ont le teint verdâtre, signe de maladie. Ceux qui agonisent par terre se tiennent le ventre, leurs traits sont marqués par la souffrance. Hagard et décharné mais vigoureux, l’homme en haillons a tout d’un errant : il incarne sans conteste l’épidémie. Sa veste bleue, le tablier blanc et la robe rouge de la femme qui l’embrasse résonnent avec le drapeau tricolore. Seule la femme conserve une carnation rosée : coiffée du bonnet phrygien, elle incarne la révolution de Juillet qui a justement imposé ces nouvelles couleurs nationales.

Le numéro de L’Illustration daté du 12 juillet 1884 offrit à ses lecteurs plusieurs pages pour leur permettre de saisir visuellement la situation. La revue choisit notamment de mettre en avant les mesures prophylactiques prises pour éviter la propagation de la maladie en France et au-delà de ses frontières. Les deux images de la quarante-neuvième page insistent sur la désinfection des voyageurs et de leurs bagages à la frontière avec l’Italie. En haut, un bâtiment abandonné surmonté d’une croix (une ancienne chapelle) donne tous les signes de la décrépitude, avec son crépi tombé, une brèche dans le mur d’enceinte, les herbes folles, les amoncellements de pierraille et les planches abandonnées. Le type de végétation correspond au climat méditerranéen. En bas, l’image est au contraire remplie de personnages qui s’agglutinent sur un chemin serpentant entre de hautes murailles. Occupant à elles seules la moitié supérieure de la scène, elles connotent l’enfermement ; un homme qui s’éponge le front suggère la chaleur qui règne. Sous la garde de soldats armés de baïonnettes, deux hommes vaporisent un liquide sur des bagages ouverts. Leur solution curative est contenue dans les grandes bouteilles en verre en bas à gauche. Aucun mot n’est échangé entre les personnages, qui observent le processus et patientent.

Une épidémie politique

En 1832, tout le monde sait que la capitale a été durement touchée par l’épidémie, allant jusqu’à tuer le président du Conseil. Il ne fait donc aucun doute pour les lecteurs de l’époque que la scène se déroule dans les rues de Paris. Le contraste vestimentaire entre les deux victimes et les deux allégories peut se lire de deux manières. Une maladie née de la promiscuité et de l’insalubrité dans lesquelles vivent les classes pauvres s’attaque à tous sans distinction ; l’argent et les biens ne protègent personne. La charge lancée par le texte suggère qu’il pourrait surtout s’agir d’une critique de l’alliance entre le peuple et la bourgeoisie censitaire, grande bénéficiaire des Trois Glorieuses de juillet 1830. Dans le texte, le terme de propagande (politique) connote celui de propagation (épidémique). L’auteur dénonce de façon acerbe la vague démocratique qui a déferlé sur l’Europe. Enfin, le dessin possède sans doute une charge antisémite : avec sa besace et son profil singulier, qui d’autre que le Juif errant, cosmopolite par essence, parcourt l’Europe sans relâche ? Qui y est réputé depuis toujours y semer la peste ? Qui est un fauteur patenté de révolution ? L’auteur du pamphlet dessiné de 1832 se range d’évidence parmi les tenants du régime monarchique autocratique. Il s’inscrit dans une longue lignée de représentations établissant l’équation entre épidémie et « fièvre » révolutionnaire, insistant sur l’animalité de ses propagateurs qu’il convient donc d’éliminer.

Cinquante ans plus tard, bien des sociétés continuent de chercher des boucs émissaires pour expliquer les explosions épidémiques. Les nations berceau des révolutions industrielles sont toutefois entrées dans l’âge de la science. En Europe, la cinquième pandémie de choléra éclate surtout à Hambourg, mais épargne le reste de la France. Cependant, le souvenir de l’énorme vague de 1853-1854 (plus de 143 000 morts) est encore vif, et L’Illustration dépêche des reporters sur place. Cet hebdomadaire permet à ses lecteurs de suivre pas à pas les mesures de confinement préventif et de décontamination de ceux qui franchissent la frontière franco-italienne près de Menton : bagages, enregistrement et attente dans des baraquements (femmes et hommes sont séparés) du lazaret de la Latta. La série gravée d’après les croquis réalisés sur place par Clair-Guyot témoigne du passage d’une ère à une autre : de la mise à l’écart des « pestiférés » au traitement préventif, et de la primauté du contrôle policier à celui des médecins. En 1884, Robert Koch a justement isolé le vibrion à l’origine du choléra et qui, contaminant l’eau et les aliments, les mains, provoque des diarrhées létales. Pasteur a quant à lui déjà mis en évidence le rôle des bactéries dans la transmission des maladies. L’opinion n’est pas encore convaincue, parce que le débat scientifique fait encore rage. Les scènes de L’Illustration diffusent l’idée qu’une maîtrise collective est possible, que la science travaille à trouver des solutions et que la politique sanitaire fait désormais partie des modes d’administration de la population.

BACOT Jean-Pierre, La presse illustrée au XIXe siècle : une histoire oubliée, Limoges, Presses universitaires de Limoges, coll. « Médiatextes », 2005.

BOURDELAIS Patrice, DODIN André, Visages du choléra, Paris, Belin, 1987.

RÉGNIER Philippe (dir.), La caricature entre République et censure, actes de colloque (Francfort, 1988), Lyon, Presses universitaires de Lyon, coll. « Littérature et idéologies », 1996.

Lazaret : Établissement où l’on isole les sujets suspects de contact avec des malades contagieux et où ils subissent éventuellement la quarantaine. (Source : Larousse.)

Alexandre SUMPF, « Le choléra », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 09/08/2022. URL : histoire-image.org/etudes/cholera

Anonyme (non vérifié)

Dommage que l'image de Blanchard, qui est du domaine public, ne soit téléchargeable qu'en aussi faible résolution (54k) !

sam 15/05/2021 - 10:57 Permalien

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