Marque-page à l'Effigie du maréchal Pétain

Marque-page à l'Effigie du maréchal Pétain

Deux vases Lallemant

Deux vases Lallemant

Assiette commémorative à la gloire de Pétain

Assiette commémorative à la gloire de Pétain

Marque-page à l'Effigie du maréchal Pétain

Marque-page à l'Effigie du maréchal Pétain

Auteur : ANONYME

Lieu de conservation : musée de l’Armée (Paris)
site web

Date de création : 1940-1945

H. : 11,4 cm

L. : 5,6 cm

tissage

© Paris - musée de l'Armée, dist. RMN - Grand Palais / image musée de l'Armée

lien vers l'image

09-551116 / 998.1129

Le culte de Pétain

Date de publication : Décembre 2020

Auteur : Alexandre SUMPF

Omniprésence du sauveur

Entre juillet 1940 et août 1944, un très vieil officier de la Première Guerre mondiale a dirigé ce qui restait de la France, la zone non occupée, jusqu’au 11 novembre 1942, puis un gouvernement sans territoire protégé par une armée croupion.

Pendant que la guerre fait rage sur d’autres champs de bataille, Philippe Pétain (1856-1951) profite de l’effondrement de juin 1940 et de la pax germanica pour opérer ce qu’il appelle la « Révolution nationale ». Elle partage plusieurs traits avec les régimes autoritaires de Russie, d’Italie, d’Allemagne ou d’Espagne : absence de démocratie, pouvoir exécutif omnipotent, violence d’État pour façonner la société, monopole de l’information, propagande omniprésente… et culte de la personnalité.

Il fallait un destin exceptionnel et des circonstances extraordinaires pour qu’un citoyen de la République française bénéficie d’un tel pouvoir et de la diffusion extensive de son image. Seul maréchal survivant, Pétain était considéré comme le vainqueur de Verdun et de 1918, et avait très bonne réputation parmi les anciens combattants qui formaient une partie significative du corps électoral. En 1939-1940, il a servi de symbole militaire, de valeur refuge, de figure de sage et, finalement, il s’est attribué par son discours du 17 juin 1940, en pleine débâcle, le rôle de sauveur de la nation.

Personne avant le maréchal n’avait suscité la production d’objets quotidiens à son effigie, si ce n’est des figures politiques tutélaires tel Lénine chez les communistes… ou les généraux en chef de la Grande Guerre.

Il a été impossible de retrouver l’auteur du marque-page tissé et, plus étrange, celui de l’assiette. Celle-ci a été produite dans la capitale de la porcelaine, à Limoges, tandis que le vase a été élaboré à la manufacture nationale de Sèvres. Son auteur, fameux dans l’entre-deux-guerres, est le céramiste Robert Lallemant (1902-1954). Issu d’une famille aisée de province, il a ouvert son atelier en 1924 et connu le succès pour ses formes, ses audaces, sa qualité d’émail. Mobilisé en 1939-1940 dans la marine, il réalise une série passionnante de photographies, un art dans lequel il excellait aussi. Il est semble-t-il entraîné par son beau-frère vers le régime de Vichy, où il devient fin 1942 « conseiller artistique au cabinet particulier du maréchal Pétain ». Il dessine non seulement les services de table officiels du maréchal, mais aussi des céramiques de propagande dont il confie l’exécution à la manufacture nationale de Sèvres.

Aux côtés des affiches, des films, des livres, ces petits objets à utiliser chaque jour et à offrir saturent l’espace visuel, matériel et donc psychologique des Français.

Un visage et des mots : la voix de la France

C’est un modeste bout de tissu rectangulaire qui a perdu ses franges, son éclat et porte des marques d’usure à force d’avoir servi. La forme blanche et noire, avec un liseré bleu, blanc, rouge, sert de cadre à un camée ovale où figure le buste de profil de Pétain sur fond clair. Dans son uniforme orné de la médaille militaire au ruban jaune, coiffé de sa casquette de maréchal, il fixe son regard vers la droite. Le numéro d’autorisation officielle renforce la similarité avec les pièces et les timbres frappés à partir de 1940 à son effigie. L’un des principaux slogans du régime, Travail, Famille, Patrie, figure comme maxime d’une pensée simple et directe.

Le vase blanc (il est probable que le cliché présente ses deux faces, et non deux vases) de la manufacture de Sèvres, réalisé par Lallemant, est un objet d’apparat qui se distingue par l’élégance sobre de sa ligne carrée rehaussée de dentelures et la gravure dorée. Sur une face, le profil de Pétain se détache au milieu de quatre francisques galliques qui montent la garde et forment une sorte d’héraldique ; l’autre face propose l’une de ces sentences dont le maréchal et ses plumes avaient le secret : Il n’est pas de société sans amitié, sans confiance, sans dévouement. Le rythme ternaire, typique du discours pétainiste, assène une vérité générale que la signature autographe du maréchal vient sacraliser.

L’assiette fait partie de l’une des séries de porcelaines de Limoges ayant pris pour sujet le maréchal Pétain. Des motifs floraux et végétaux ornent la bordure, dans des teintes ne s’éloignant guère des trois couleurs primaires – dont deux, le bleu et le rouge, associées à la blancheur de la porcelaine, rappellent le drapeau français. Au centre, l’image reprend en traits simplifiés une fameuse affiche de propagande de Vichy : en pleins champs, au commencement d’un sillon, la canne à la main, le maréchal serre la main d’un agriculteur. Armé de sa charrue et de son cheval, celui-ci continue la lutte pour la survie de la nation, qui passe par la reprise de l’activité économique et l’alimentation des Français. Le slogan, La terre, elle, ne ment pas, se veut à nouveau simple et manichéen, comme ces proverbes et autres « dits » qui ornent la vaisselle : ils témoignent du bon sens populaire et de la sagesse des anciens.

Omnipotence du leader

Entre fin 1940 et mi-1944, les Français vivant en zone sud n’ont pu échapper à la propagande du régime de Vichy. Sa singularité réside dans un programme révolutionnaire mettant en œuvre une politique réactionnaire, dans la construction d’une nouvelle nation alors qu’elle est occupée, et dans une propagande politique au milieu de la lutte mondiale des propagandes de guerre.

Si certaines figures nationales, artistiques ou politiques avaient déjà bénéficié d’une certaine publicité, l’entourage de Pétain parvient très rapidement à lui offrir le don d’ubiquité. La propagation de son profil, de ses maximes et de son éthique de vie utilise bien entendu les médias, mais s’immisce aussi dans le quotidien afin d’imposer une norme aux opinions et aux comportements. À la fois souvenirs, cadeaux, signes d’engagement politique et objets utiles, le marque-page, le vase et l’assiette ont accompagné des lectures, orné des maisons fleuries, accueilli des repas parfois maigres étant donné les pénuries. La bande de tissu et le cercle de porcelaine ont été diffusés à grande échelle, participant de la mise à l’honneur par Vichy de l’artisanat, des métiers disparus, de l’art des régions, du geste archaïque. Ils rappelaient peut-être aussi cet art pauvre des objets de tranchées que les combattants fabriquaient ou échangeaient en 14-18.

Ce retour affiché aux traditions « qui ont fait la France » est en soi un programme idéologique agressif après deux révolutions industrielles et l’expérience du Front populaire. Il s’appuie sur une esthétique extrêmement classique et sur de nouveaux thèmes visuels, comme la francisque gallique. Cette hache à double tranchant remontant censément aux Gaulois, emblème personnel de Pétain et symbole officieux du régime de Vichy, a été créée fin septembre 1940 par un joailler sur une idée du conseiller personnel de Pétain, Bernard Ménétrel. Ce retour aux racines, d’inspiration barrésienne, se double d’un fond maurrassien. La formule inventée par Emmanuel Berl pour le discours du 25 juin 1940, La terre qui ne ment pas, dénonce aussi « l’anti-France », c’est-à-dire ceux qui sont par essence privés de racines : juifs cosmopolites, francs-maçons apatrides, étrangers non assimilés, communistes internationalistes.

La réaction pétainiste est aussi une révolution. Elle est suggérée par l’image du sillon et actée par le changement radical de la symbolique nationale, qui tourne désormais autour de la figure du chef de l’État : il remplace Marianne sur les timbres, les dieux grecs sur les vases, les penseurs sur les marque-pages, les allégories sur les assiettes. Son profil simple de bon Français s’assortit d’idées à la sagesse faussement biblique. Leur diffusion par aphorismes à l’évidence creux et à la virulence subtile tient du slogan politique et de l’injonction normative habilement dissimulés.

DU PASQUIER Jacqueline, Robert Lallemant (1902-1954) : céramiste et décorateur d’une génération incertaine, Paris, Somogy, 2014.

FERRO Marc, Pétain, Paris, Fayard, 1987.

GERVEREAU Laurent, PESCHANSKI Denis (dir.), La propagande sous Vichy (1940-1944), cat. exp. (Paris, 1990), Nanterre, bibliothèque de Documentation internationale contemporaine, coll. « Publications de la BDIC », 1990.

PAXTON Robert O., La France de Vichy (1940-1944), Paris, Le Seuil, coll. « L’univers historique » (no 2), 1973.

Francisque gallique : Cette hache à double tranchant remontant censément aux Gaulois, emblème personnel de Pétain et symbole officieux du régime de Vichy, a été créée fin septembre 1940 par un joailler sur une idée du conseiller personnel de Pétain, Bernard Ménétrel.

Alexandre SUMPF, « Le culte de Pétain », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 03/10/2022. URL : histoire-image.org/etudes/culte-petain

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