J'ai été avec vous dans les jours glorieux. Je reste avec vous dans les jours sombres...

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Ils ont froid. Ils ont faim. Aidez-moi à les secourir

Ils ont froid. Ils ont faim. Aidez-moi à les secourir

J'ai été avec vous dans les jours glorieux. Je reste avec vous dans les jours sombres...

J'ai été avec vous dans les jours glorieux. Je reste avec vous dans les jours sombres...

Auteur : ANONYME

Lieu de conservation : musée de l’Armée (Paris)
site web

Date de création : 1940

H. : 37 cm

L. : 47 cm

gravure sur bois

© Paris - musée de l'Armée, dist. RMN - Grand Palais / Émilie Cambier

lien vers l'image

19-545985 / 2019.0.469

Le père de la nation

Date de publication : Décembre 2020

Auteur : Alexandre SUMPF

Au service du peuple

À peine le régime de Vichy est-il installé en juillet 1940 qu’une estampe pose l’équation centrale du recours au maréchal Pétain : le militaire patriote saura préserver les intérêts de la France défaite par l’ennemi allemand.

Dès la bataille de Verdun en 1916, Philippe Pétain (1856-1951) a adopté la posture du responsable soucieux à la fois de l’honneur national et de la vie de ses hommes. Les soldats ont associé la figure de cet officier à cette bataille sanglante, mais ce dernier est aussi le symbole de la capacité de résistance patriotique. Après-guerre, à mesure du décès des autres maréchaux (Foch en 1929, Joffre en 1931), il consolide son personnage de vainqueur de la Grande Guerre. Sa popularité ne se dément pas, et il apparaît comme un recours à chaque crise : il est nommé ministre de la Guerre au lendemain de la manifestation du 6 février 1934. En septembre 1939, Pétain affirme qu’un conflit avec Hitler est inutile, mais refuse toutefois de revenir en politique. Son destin bascule en quatre mois, lorsque son défaitisme est validé par l’impitoyable avancée de la Wehrmacht : en mars 1940, il accepte enfin de laisser son prestige personnel profiter à un gouvernement, celui de Paul Reynaud. Puis il endosse le costume de vice-président du Conseil au début de l’offensive allemande le 17 mai, tout en accusant les hommes politiques de la défaite à venir. Il dirige finalement le gouvernement le 16 juin, s’émancipe par son discours du 17 juin et signe l’armistice le 22 juin. Le 10 juillet, il obtient les pleins pouvoirs de la part de députés désorientés où manquent les principaux opposants.

Les pouvoirs exceptionnels que Pétain s’arroge le 11 juillet par trois « actes constitutionnels » s’aggravent d’une personnalisation du pouvoir orchestrée par Bernard Ménétrel, secrétaire particulier de Pétain. C’est dans ce contexte que de multiples images de propagande sont commanditées et tirées à des centaines de milliers d’exemplaires, anonymes comme J’ai été avec vous dans les jours glorieux. Je reste avec vous dans les jours sombres…, ou réalisées par des illustrateurs reconnus comme Ils ont froid. Ils ont faim. Aidez-moi à les secourir d’Edgar Derouet (1910-2001).

D’origine modeste, ce dernier est un affichiste formé au dessin sur le tas d’abord, au service photogravure du Matin, puis au sein de l’atelier de Paul Colin. Dans les années 1930, il est un créateur publicitaire reconnu. Après la défaite de 1940, il ne renonce pas à ce statut et dessine des affiches aussi bien pour le régime de Vichy que pour les occupants allemands ou le cinéma de l’époque, notamment Remorques (Grémillon) et L’assassin habite au 21 (Clouzot). Simone Baudoin (dates inconnues) l’a assisté pour la réalisation d’Ils ont froid. Ils ont faim. Aidez-moi à les secourir ; elle était sans doute très jeune, car elle a connu son heure de gloire dans les années 1960-1970 comme illustratrice jeunesse, pour Le Club des cinq par exemple.

Sur tous les fronts

La qualité de la propagande autour de la figure du maréchal tient à la multiplicité des supports et des styles.

J’ai été avec vous dans les jours glorieux. Je reste avec vous dans les jours sombres… reprend un style d’imagerie inspiré des images d’Épinal du Second Empire et des débuts de la IIIe République : la gravure sur bois est de format rectangulaire, la large marge blanche est redoublée par le liseré noir délimitant l’image, une gamme limitée de teintes privilégie les couleurs primaires, le dessin est simplifié, presque pauvre. La sentence titre crée un effet de symétrie, renforcé par les dates « 1918 » et « 1940 » dans la partie inférieure. Elles sont elles-mêmes unies par le bandeau sur lequel est inscrit le mot « servir », qui constitue le leitmotiv de l’image au centre de laquelle flotte, sur un fond de nuées teintées du bleu horizon de 14-18, le buste de Pétain. Il porte ses attributs classiques : yeux bleu clair, uniforme militaire boutonné jusqu’au col, cravate noire sur chemise blanche, képi de maréchal, médaille militaire. L’allégorie militaire est illustrée par l’étendard national disposé à la manière des drapeaux de régiments, les deux bâtons de maréchal entrecroisés, les sept étoiles du grade flottant au-dessus du maréchal comme une auréole, et des lauriers originaux : les épis de blé symbolisant la France rurale sont parsemés de bleuets et de coquelicots, emblèmes des morts de la Grande Guerre français et britanniques.

Ils ont froid. Ils ont faim. Aidez-moi à les secourir choisit un tout autre angle d’approche. Il s’agit d’une affiche inspirée de la publicité, même si elle fait le choix du noir et blanc et du cliché photographique centré sur le visage doloriste de Pétain. Les trois couleurs du drapeau français teintent l’image en servant de fond à la figure du maréchal (bleu) et à la famille en détresse (rouge), et en rimant avec les moustaches et les cheveux de Pétain (blanc). La famille se compose d’un homme qui semble porter une capote de soldat. Il a deux enfants (évidemment, un garçon et une fille), et vient de voir sa femme accoucher d’un bébé qu’elle nourrit au sein. Ils sont accompagnés d’une grand-mère qui inscrit donc ce groupe dans une lignée et une histoire. Pour une fois, le chef de l’État français regarde presque dans les yeux du spectateur à qui il s’adresse en demandant de l’aide… dans son entreprise d’assistance. L’audace du slogan tracé en cursives noires, imitant une écriture personnelle, est immédiatement déjouée par l’explication en lettres capitales de cet appel. Ce n’est qu’en dernier lieu que le regard saisit au sommet de l’affiche sa raison d’être : le Secours national, association humanitaire parrainée par Pétain, fait la promotion de l’Entraide d’hiver du maréchal à l’approche des grands froids de 1940-1941.

Le mythe du sacrifice et la légende du « bouclier »

« Je fais don à la France de ma personne pour atténuer son malheur. » Cette célèbre sentence au cœur du discours du 17 juin 1940 installe le mythe du sacrifice personnel sur l’autel de la patrie, fondant le pacte entre Pétain et les Français. Le vieux soldat de 84 ans reprend du service, affirme l’image d’Épinal, au nom de la patrie en danger qu’il a déjà sauvée une fois. Alors que nous sommes en 1940, tout ici rappelle la belle époque de la IIIe République : le type de support, l’omniprésence du bleu, blanc, rouge, la référence aux combattants morts pour la France. Alors que la France est défaite, en partie occupée ou annexée, l’estampe insiste sur le passé victorieux, reflétant l’ambiguïté volontiers entretenue par le gouvernement de Vichy. Si l’armée d’armistice du général Huntziger, avec ses cent mille hommes, ne représente aucune menace, le discours officiel vante les ressources de l’empire colonial et laisse flotter l’idée que la guerre ne serait pas perdue. On peut interpréter cette image comme une riposte implicite à un autre officier héros de la Grande Guerre, le général de Gaulle. « Servir », ce n’est pas déserter et fuir devant l’ennemi ; être patriote, ce n’est pas dépendre d’un gouvernement étranger.

En attendant l’hypothétique revanche française, le maréchal s’emploie à panser les maux de ses concitoyens – en particulier les réfugiés de l’Exode et des régions annexées, les victimes des bombardements, les plus pauvres aussi, alors que le tribut imposé par l’occupant achève de déstabiliser une économie en sommeil pendant la Drôle de guerre. Chef thaumaturge et assistant social, Pétain cumule les attributs royaux et les pouvoirs du chef d’État moderne. Il fait son affaire de la défaite, inscrite dans les phrases « Ils ont froid », « Ils ont faim », et s’évertue à la convertir en victoire de la solidarité nationale. Les privations, l’incertitude et l’appel au sacrifice de tous rappellent sans doute 14-18 aux plus anciens. Mais si, à l’époque, la concorde nationale scellait l’Union sacrée, la machine de propagande qui démarre très fort en 1940 alimente le culte naissant de Pétain, et son discours accusateur et discriminant divise des Français ébranlés par la défaite.

Alexandre SUMPF, « Le père de la nation », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27/06/2022. URL : histoire-image.org/etudes/pere-nation

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