Ce qu'on l'appelle le vagabondage.

Ce qu'on l'appelle le vagabondage.

Auteur : STEVENS Alfred

Lieu de conservation : musée d’Orsay (Paris)
site web

Date de création : 1854

Date représentée :

H. : 131 cm

L. : 164,5 cm

huile sur toile. Autre titre : Les Chasseurs de Vincennes.

© RMN - Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

Lien vers l'image

INV 20847 - 07-514693

Répression de la misère

Date de publication : Mars 2016

Auteur : Ivan JABLONKA

En France, le vagabondage, défini comme un délit dans le code napoléonien de 1804, est réprimé en milieu rural aussi bien qu’en ville.

La surveillance des itinérants, affermie sous la Restauration, est stricte : elle est facilitée par l’emploi, pendant une bonne partie du XIXe siècle, des « passeports pour l’intérieur ». Parallèlement, il existe un passeport délivré pour cause d’indigence : il est « attribué aux personnes nécessiteuses qui doivent voyager », mais pas aux mendiants car cela les encouragerait dans l’exercice de la mendicité.

La méfiance vis-à-vis du déraciné se reflète par exemple dans la loi électorale du 31 mai 1850, qui exclut du droit de vote les migrants, les chemineaux, les chômeurs quêtant un emploi de ville en ville et, bien entendu, les vagabonds.

Cinq ans après cette loi, Alfred Stevens (par ailleurs portraitiste des femmes du monde) met en scène la répression dans Ce qu’on appelle le vagabondage : à Vincennes, une mendiante est conduite en prison par des gendarmes avec ses enfants en bas âge. Une bourgeoise, charitable, lui tend une bourse ; le gendarme lui reproche son geste. Sur le mur, à droite, deux affiches annoncent un « bal » et un « terrain à vendre », rappel ironique de l’omniprésence de l’argent dans la société impériale.

Tout concourt à rendre à la fois sinistre et poignant ce drame de la misère urbaine. Le réalisme glacé des détails, la palette sombre, les silhouettes grises se détachant sur un mur noir couvert de neige, donnent l’impression que la malheureuse, entourée d’hommes en armes, ne va pas en prison, mais plutôt à son exécution.

Le tableau de Stevens, présenté à l’Exposition universelle de 1855, vise à dénoncer la dure réalité de la vie urbaine et la brutalité policière dont les pauvres sont victimes. Devant cette mère sans défense livrée à l’insensibilité de la soldatesque, le peintre se fait le porte-parole des opprimés, de ces pauvres inoffensifs qu’on traque injustement ou qu’à défaut on dénonce, à l’instar de ces idéologues conservateurs pour qui le pauvre au chômage « se pose comme ennemi de la société, parce qu’il en méconnaît la loi suprême, qui est le travail » (H.-A. FRÉGIER, Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes, et des moyens de les rendre meilleures, J.-B. Baillière, 1840, 2 vol., t. I, p. 7). Stevens oppose ainsi l’ordre purement répressif des gendarmes (et du régime) à la pitié philanthropique incarnée par la bourgeoise.

Napoléon III ne s’y est pas trompé : choqué que ses gardes soient représentés si crûment, il fit en sorte que les vagabonds soient désormais emmenés en prison avec discrétion, en voiture close !

Louis CHEVALIER, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première partie du XIXe siècle, Paris, Plon, 1958.

G.-A. EULOGE, Histoire de la police des origines à 1940, Paris, Plon, 1985.

Rachel FUCHS, Poor and Pregnant in Paris: Strategies for Survival in the Nineteenth Century, New Brunswick (N. J.), Rutgers University Press, 1992.

Pierre MIQUEL, Les Gendarmes, Paris, Olivier Orban, 1990.

Philippe SASSIER, Du bon usage des pauvres. Histoire d’un thème politique (XVIe-XXe siècle), Paris, Fayard, 1990.

Ivan JABLONKA, « Répression de la misère », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 01/10/2022. URL : histoire-image.org/etudes/repression-misere

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