Un Goncourt en cache un autre | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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Un Goncourt en cache un autre

Date de publication : novembre 2021

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Contexte historique

Au cœur du Paris artiste des années 1850 à 1880

Les frères Jules (1830-1870) et Edmond (1822-1896) de Goncourt, fameuses figures du milieu intellectuel parisien de la seconde partie du XIXe siècle, ont notamment laissé un Journal, où ils observent le milieu littéraire avec un ton incisif et impitoyable qui leur a valu bien des inimitiés.

Avant et après le décès prématuré de Jules, qui était, selon son aîné, le meilleur écrivain des deux, les Goncourt ont fait l’objet de centaines de représentations dessinées, peintes ou photographiques. L’un des portraits à deux les plus connus a longtemps été attribué à Nadar, c’est-à-dire Félix Tournachon. En réalité, on le doit à son frère Adrien (1825-1903), qu’il a fait venir en 1845 à Paris et avec qui il s’est associé dans leur premier atelier photographique en 1853. Adrien signe alors Nadar Jeune, avant leur brouille et un procès perdu en 1857. La communauté des pseudonymes a créé la confusion sur les attributions. On doit pourtant à Adrien des portraits importants de figures du milieu artistique de l’époque, de Nerval à Rossini, en passant par le mime Debureau. Les frères Goncourt avaient évidemment leur place au Panthéon Nadar, projet de portrait collectif en caricatures lancé par Félix, auquel Adrien a participé.

Les meilleurs dessinateurs de l’époque les ont pris pour sujet de leurs charges. C’est le cas de Louis Alexandre Gosset de Guines, dit André Gill (1840-1885), un caricaturiste prolifique. Il est l’auteur de dessins célèbres, comme celui donnant son nom au cabaret montmartrois Le Lapin Agile (à Gill) et celui de Madame Anastasie armée de ses ciseaux, l’allégorie de la censure (1874). Naturellement, il a croqué ses contemporains du milieu de la bohème parisienne, en particulier en une de L’Éclipse. L’hebdomadaire satirique de quatre pages, qui a succédé en 1868 à La Lune, interdit après une caricature de Napoléon III, se présente donc comme une galerie de portraits signés Gill.

Figures marquantes, sinon centrales du milieu littéraire, les deux frères entretenaient une correspondance abondante avec leurs contemporains. Ainsi de François Flameng (1856-1923), héritier d’une famille d’illustrateurs, connu pour son œuvre peint. On lui doit des fresques ornant plusieurs monuments parisiens (Sorbonne, Opéra-Comique) et des tableaux donnant la part belle aux portraits de grands hommes ou, pendant la Grande Guerre, aux grandes heures de l’armée française. Plus jeune d’une génération, Flameng ne cachait pas son admiration pour les Goncourt. Il est l’auteur d’une eau-forte illustrant le roman d’Edmond La Fille Élisa (1877), tirée à cinq ou six exemplaires seulement – pour les intimes.

Analyse des images

Trois nuances de Goncourt

Sur le cliché pris par Adrien Tournachon, les deux frères Goncourt se tiennent assis, sur fond neutre clair, dans deux fauteuils de style Napoléon III qui encodent discrètement la date de la prise de vue. À gauche, l’aîné, Edmond, baisse les yeux, évitant du regard l’objectif que fixe en revanche le cadet, Jules, à gauche. La proximité des deux frères, moins physique qu’intellectuelle, s’affiche par leur costume trois-pièces rigoureusement identique : le duo d’écrivains est aussi inséparable que des frères siamois et, d’ailleurs, leurs genoux et leurs coudes se touchent. Cette mise en scène permet de matérialiser deux lignes obliques partant du crâne d’Edmond au pied droit de Jules, et du pied gauche d’Edmond au crâne de son frère. La pose peu naturelle s’explique sans doute par la volonté de faire figurer ce X symbolisant leur union créatrice et spirituelle.

La maîtrise de l’image que les deux frères projettent chez Nadar Jeune contraste avec la caricature croquée en trichromie (bleu, jaune, rose) par Gill en une de L’Éclipse, la revue éditée par François Polo. Bien qu’intitulée M. Edmond de Goncourt elle fait place dans sa composition à Jules, représenté en médaillon de façon classique, hommage évident à la double médaille dessinée par Félix Bracquemond. Dans le cadre, cette sphère répond à celle de la cornue, en bas à droite, et à la tête d’Edmond. En guise de fumée dégagée par l’instrument de laboratoire en verre, l’artiste a dessiné les ouvrages écrits en commun, notamment leur plus célèbre roman, Germinie Lacerteux. La cornue contient une allégorie de leur art, celui d’alchimiste : un cœur, un dictionnaire et une plume.

Si la caricature a été vue du plus grand nombre, le dessin adressé par Flameng à Goncourt appartient à la sphère privée et n’a été découvert que lors de la constitution du fonds d’archives. Dans cette lettre de remerciements pour l’envoi du dernier roman de l’écrivain, l’artiste s’amuse à imiter le frontispice d’une revue, qu’il nomme Nouveau naturalisme. Le fond jaune aquarellé orné de rayons tracés à l’encre figure un soleil donnant naissance au dernier roman d’Edmond, Les Frères Zemganno. Dans la préface écrite le 23 mars 1879, il s’adresse à son « ami M. Zola ». Reconnaissable, il tient une immense plume, qui est son attribut, mais se retourne pour faire un croche-pied à Zola, signalé par sa tache de naissance. Le troisième personnage, en blouse bleue et toque noire, est probablement le défunt Jules, qui était aussi peintre : il semble tirer par une poignée le char monumental du « nouveau naturalisme ».

Interprétation

Les lumières de la ville

Bien avant le XXe siècle, certaines personnalités semblaient dotées du don d’ubiquité tant abondent les supports projetant leur image dans la sphère publique. Dans le cas des Goncourt, l’omniprésence découle de la conjonction entre la maturité d’un système mécanique de reproduction des images et la place singulière des deux frères au cœur d’un écosystème artistique dont ils sont l’un des éléments clés. Inventé depuis les années 1830 et Daguerre, l’art photographique gagne ses lettres de noblesse grâce à des innovations, dues pour certaines… à Adrien Tournachon. Les deux décennies suivant la chute de Napoléon III et l’avènement d’une République avide de façonner des citoyens voient le système scolaire et la presse prendre leur essor. Avant que la photogravure ne lance, dans les années 1890, le photoreportage, c’est l’heure de gloire de la presse dessinée et de la caricature – en témoignent le Panthéon Nadar et la série enrichie chaque semaine pendant près de dix ans par André Gill. Une fois Jules décédé, il apparaît bien moins représenté, même si sa mémoire en images se perpétue. Edmond est à la fois le légataire et le gardien du temple, le survivant du duo jamais vraiment ramené à un solo car toujours dans l’ombre tutélaire de Jules, souvent invoqué par son frère.

L’effervescence de la Ville Lumière s’incarne dans les ramifications des liens entre artistes au gré des projets en commun, des disputes théoriques et des pratiques claniques. Il importe autant de composer sa persona, son image publique, que de nouer des relations plus intimes avec leurs infinis degrés de confidence. Sur le cliché de Tournachon, les visages peuvent paraître rembrunis par la contrariété, mais c’était sans doute la manière des Goncourt de déjouer les registres usuels de la photographie : grandiloquence ou comédie. Le dessin de Flameng, lui, nous révèle les dessous de la camaraderie entre les deux chantres du naturalisme que sont Goncourt et Zola : le premier, théoricien hors pair, ne jouit pas du succès obtenu par le second pour ses romans et les pièces qui en sont tirées. La préface aux Frères Zemganno cherche à se démarquer du style « canaille littéraire » qui fait la fortune du roman réaliste, et encourage la jeune génération à changer de sujet pour faire advenir un véritable naturalisme. Si Zola célèbre l’œuvre de son ami à sa parution, il lui écrit que cette préface sert ceux qui voudraient semer entre eux la discorde. Et, de fait, c’est bien ainsi que l’ont lue les contemporains et que l’exprime Flameng de façon savante et potache à la fois.

Bibliographie

GALANTARIS Christian, « Deux cents portraits des Goncourt », Cahiers Edmond et Jules de Goncourt, no 2, 1993, p. 101-144.

MONDENARD Anne de, PAGNEUX Marc, ROUBY Vincent, « Adrien Tournachon, ou un Nadar peut en cacher un autre », dans Modernisme ou modernité : les photographes du cercle de Gustave Le Gray, cat. exp. (Paris, 2012-2013), Arles, Actes Sud, 2012, p. 345-375.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Un Goncourt en cache un autre », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 05 décembre 2021. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/goncourt-cache-autre
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