Henri VIII et la religion | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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Henri VIII et la religion

Date de publication : avril 2015
Auteur : Olivier SPINA

Agrégé d’histoire, ATER à Paris IV Sorbonne

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Contexte historique

Sébastien Leclerc le Jeune est un peintre d’histoire français réputé de la première moitié du XVIIIe siècle. Il est membre de l’Académie royale de peinture et de sculpture et y enseigne. On ne connaît pas précisément la date à laquelle il compose le dessin Henri VIII faisant offrir au pape Léon X un ouvrage contre Luther.

Dès son accession au trône en 1509, Henri VIII s’intéresse aux questions théologiques et considère la papauté comme une alliée contre la France. En 1521, il fait paraître sous son nom une réfutation du livre de Martin Luther, De la captivité babylonienne de l’Église, intitulée Défense des sept sacrements (Assertio septem sacramentorum). Le roi anglais y condamne toute forme de schisme et réaffirme la suprématie pontificale. Le 2 décembre 1521, John Clerk, ambassadeur d’Henri VIII à Rome, demande au pape Léon X de conférer au roi Tudor le titre de « défenseur de la foi » et lui offre, à cette occasion, deux manuscrits enluminés de l’Assertio. Toutefois, au cours des années 1530, Henri VIII rompt avec Rome et amorce un processus de réformation religieuse de son royaume.

Ce dessin met en scène la soumission du roi d’Angleterre Henri VIII au pape. Il doit être compris dans le contexte des relations entre la France et le Royaume-Uni au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles. En effet, en mettant en scène l’ambassade d’Henri VIII, Leclerc fait en réalité référence à celle envoyée en décembre 1686 par le roi d’Angleterre Jacques II auprès du pape Innocent XI. Rompant avec ses prédécesseurs protestants, Jacques II se convertit au catholicisme : il veut réconcilier son royaume avec l’Église romaine. Cette seconde ambassade donne lieu à la production de plusieurs gravures en Europe à la fin du XVIIe siècle, dont Leclerc s’inspire peut-être. Or, en 1688, Jacques II est chassé du trône lors de la « Glorieuse Révolution » par un peuple britannique largement hostile au catholicisme.

Analyse des images

La composition du dessin est centrée sur le mouvement de John Clerk au moment même où il offre l’Assertio au pape dans l’une des salles du Vatican. Il est représenté agenouillé, dans la posture habituelle de l’offrant, qui s’apparente cependant aussi à un hommage.

Par le biais de son ambassadeur, Henri VIII se soumet à l’autorité de l’Église catholique, représentée par le pape Léon X. Ce dernier est assis sur un trône surélevé et entouré d’une assemblée de cardinaux, donnant un caractère solennel et public au geste de l’ambassadeur John Clerk. La soumission de celui-ci est encore accentuée par le fait qu’il est, d’une part, confiné au registre inférieur de l’œuvre par les lignes horizontales du décor architecturé classicisant (marches, corniche, tableau…) et, d’autre part, encadré par le pape et un clerc qui le dominent par leur taille.

Interprétation

La production de ce dessin trouve son sens, on l’a vu, dans un contexte particulièrement troublé. Chassé du trône par la « Glorieuse Révolution », Jacques II s’exile en France de 1690 jusqu’à sa mort en 1701, trouvant protection auprès de Louis XIV. Le trône du Royaume-Uni revient à Guillaume III d’Orange, protestant et ennemi acharné de Louis XIV, qui règne jusqu’en 1702. Lui succèdent Anne (1665-1702-1714), sa fille, puis un cousin très éloigné mais protestant, George Ier de Hanovre (1660-1714-1727). Ces successions se font au détriment des descendants catholiques de Jacques II, dont son fils Jacques François (1688-1766) et son petit-fils Charles Édouard (1720-1788). Leurs partisans les plus ardents sont appelés « jacobites », et plusieurs milliers d’entre eux s’exilent en France puis à Rome pour suivre leurs princes. À plusieurs reprises en 1708, 1715 et 1719, Jacques François tente, avec le soutien de la France et de la papauté, de débarquer en Écosse pour renverser George Ier de Hanovre.

Cette œuvre de Leclerc sert donc la conviction de Louis XIV et ses successeurs selon laquelle le passage des îles britanniques au catholicisme assurerait à la France, dans le jeu diplomatique, la neutralité bienveillante du Royaume-Uni. Dès lors, Henri VIII faisant offrir au pape Léon X un ouvrage contre Luther est sans doute une œuvre voulue par les Bourbons. Elle vise à appuyer et à légitimer les actions des jacobites contre les prétendants protestants à la couronne britannique. En choisissant de représenter le dernier geste de soumission d’Henri VIII envers la papauté, Leclerc entend présenter l’action de Jacques II comme une réconciliation de l’Angleterre avec elle-même, effaçant un siècle et demi de Réforme.

Bibliographie

MITCHELL Margaret, « Works of Art from Rome for Henry VIII: A Study of Anglo-Papal Relations as Reflected in Papal Gifts to the English King », Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, vol. 34, 1971, p. 178-203.PRÉAUD Maxime, Inventaire du fonds français : graveurs du XVIIe siècle. VIII-IX : Sébastien Leclerc, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1980.REX Richard, « The English Campaign against Luther in the 1520s: The Alexander Prize Essay », Transactions of the Royal Historical Society, vol. 39, 1989, p. 85-106.

Pour citer cet article
Olivier SPINA, « Henri VIII et la religion », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 11 décembre 2019. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/henri-viii-religion
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