Vue du Cours de Marseille

Vue du Cours de Marseille

Date de création : 1729-1752

Date représentée : 1720

H. : 24 cm

L. : 48 cm

eau-forte et burin ; planche 123 du Recueil choisi des plus belles vues des palais, châteaux et maisons royales de Paris et des environs, dessinées d'après nature, et gravées par J. Rigaud, au nombre de 130 pièces

© RMN - Grand Palais (château de Versailles) / Franck Raux

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01-002041 / GR150 - planche 123

La peste à Marseille en 1720

Date de publication : Avril 2020

Auteur : Pierre-Yves BEAUREPAIRE

Marseille malade de la peste (1720-1722)

En 1720, la peste ravage la ville de Marseille, causant selon les estimations la perte de 30 000 à 50 000 habitants, soit entre un tiers et la moitié de sa population. Épargnée depuis plus d’un demi-siècle, la ville doit faire face à une crise épidémique majeure. Pendant un temps, certains médecins estiment même qu’il s’agit d’une fièvre et non de la peste. Il faut ensuite se rendre à l’évidence. Le corps médical paie un lourd tribut à la maladie, de même que les fossoyeurs. Mais il faut impérativement retirer les cadavres en putréfaction.

Le chevalier Roze (1675-1733), l’une des figures de la lutte contre la peste de 1720, fait débarrasser et enterrer dans des charniers par les galériens du port les centaines de cadavres qui jonchent l’esplanade de la Tourette. Avec l’hôtel de ville, le Cours est le symbole de la transformation urbaine récente qu’a connue Marseille et de la rivalité avec Aix, la capitale judiciaire de la Provence. C’est l’un des lieux emblématiques d’une tragédie qui tue au paroxysme de l’épidémie un millier d’habitants chaque jour. En 1722, Marseille enregistre une reprise de la maladie, ce qui accentue encore le traumatisme de la population.

La peste frappe tout particulièrement dans les rues étroites et tortueuses de la vieille ville, mais le graveur Jacques Rigaud choisit ici de montrer que l’épidémie submerge aussi la ville moderne dont le Cours est le symbole, avec ses immeubles uniformes à deux ou trois fenêtres, ses façades alignées, ses perspectives soigneusement tracées, ses contre-allées plantées d’arbres et ses fontaines.

Le graveur a précisé : « Dessiné sur le lieu pandant (sic) la peste arrive (sic) en 1720 », ce qui peut laisser supposer, sans qu’on n’en ait aucune certitude, qu’à l’instar du peintre Michel Serre (1658-1733) dont la présence est confirmée, il a pu assister à Marseille à la peste de 1720.

Cette gravure appartient à un important corpus iconographique produit dès l’époque pour illustrer et témoigner de l’hécatombe. À lui seul, Rigaud a réalisé quatre gravures, deux du Cours et deux de l’hôtel de ville. Elles ont été par la suite diffusées en France et en Europe sous la forme de vues d’optique animées et en couleur (procédé alors à la mode, qui donne du relief et de la perspective aux scènes représentées).

Une scène de chaos et d’impuissance

La gravure représente une scène de chaos : la ville, symbole de la civilisation, est ici submergée par la vague épidémique, qui est une métaphore de la barbarie.

Comme dans les gravures du XVIIe siècle qui représentent des scènes de guerre ou de massacre, Vue du Cours de Marseille se divise en plusieurs petites scènes, dont la violence détonne avec la majesté du décor urbain.

Les vivants tirent et empilent les corps, nus ou encore habillés, dans des charrettes qui partent vers les charniers urbains. Sur une variante de la gravure, Rigaud représente des corps que l’on descend des immeubles par des cordes. Une femme est allongée par terre, un enfant encore au sein, alors qu’elle est mourante voire déjà morte. C’est donc une scène de désolation.

Impuissants face à la maladie, les habitants s’en remettent à Dieu. Des hommes d’Église bénissent les piles de cadavres et, sous la protection de toiles tendues, les mourants et les vivants qui les accompagnent. À l’angle inférieur droit, Rigaud a représenté l’évêque de la ville, Monseigneur de Belsunce, bénissant et réconfortant les habitants. Figure emblématique de la lutte contre la peste de 1720, il est représenté dans la plupart du corpus iconographique produit à l’occasion de l’événement qu’il permet souvent d’identifier.

Après la peste, se souvenir et se reconstruire

L’événement marque profondément la ville de Marseille. Les habitants et les autorités ressentent le besoin de l’inscrire dans l’espace urbain : le Cours devient le cours Belsunce, une statue de l’évêque est érigée, des plaques et des monuments commémoratifs sont élevés.

Sur le plan sanitaire, Marseille doit reconstruire sa réputation de port vigilant quant au respect de la quarantaine, alors même qu’il est en liaison commerciale étroite avec les régences barbaresques au sud et avec le Levant à l’est, où la peste sévit de manière endémique. L’enjeu est donc vital, tant pour le commerce de la ville que pour sa population.

La politique de stricte observance des règles sanitaires est une réussite. Le lazaret de Marseille, situé à Arenc, au nord de la ville, s’impose comme une référence et les consuls des puissances européennes transmettent à leurs autorités de tutelle les bulletins dits de la Santé de Marseille, instrument de veille sanitaire par lesquels les intendants de santé précisent la situation du port lors des poussées infectieuses venues du Sud ou de l’Est du bassin méditerranéen. En 1786, le consul de Suède à Marseille, lui-même négociant, écrit à son gouvernement : « Le souvenir des ravages affreux que la peste fit en cette ville de 1720 à 1722, qui enleva 80 mille habitants – chiffre exagéré – et les récits de ce qui se passe en Levant et en Barbarie, ne peuvent que nous engager aux plus efficaces précautions. »

Au milieu du XIXe siècle, l’hôpital Caroline, sur les îles du Frioul, à quelques encablures du Vieux-Port, est dédié au lazaret, preuve que la veille épidémique – on craint alors particulièrement la fièvre jaune – est étroitement associée au port et à la ville de Marseille.

BERTRAND Régis, « L’iconographie de la peste de Marseille ou la longue mémoire d’une catastrophe », dans COLLECTIF (dir.), Images de la Provence : les représentations iconographiques de la fin du Moyen Âge au milieu du XXe siècle, actes de colloque (Marseille, 1991), Aix-en-Provence, Publications de l’université de Provence, 1992, p. 75-87.

CARRIÈRE Charles, COURDURIÉ Marcel, REBUFFAT Ferréol, Marseille ville morte : la peste de 1720, Marseille, Jean-Michel Garçon, 1988 (2e éd. revue et augmentée).

Lazaret : Établissement où l’on isole les sujets suspects de contact avec des malades contagieux et où ils subissent éventuellement la quarantaine. (Source : Larousse.)

Pierre-Yves BEAUREPAIRE, « La peste à Marseille en 1720 », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27/06/2022. URL : histoire-image.org/etudes/peste-marseille-1720

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