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"L'Affaire Stavisky n'est plus l'affaire Stavisky"

Stavisky et ses amis

Stavisky et ses amis

"L'Affaire Stavisky n'est plus l'affaire Stavisky"

Date de création : 12 janvier 1934

Date représentée : 12 janvier 1934

Une du journal : Réalisme : reportages et études de mœur

Domaine : Presse

Bibliothèque Nationale de France - Domaine public © Gallica

Lien vers l'image

L’Affaire Stavisky

Date de publication : Février 2023

Auteur : Alexandre SUMPF

La République au bord du suicide

Début 1934, un fait divers secoue la République française jusqu’à la mettre en péril. Tout a commencé par une simple arrestation dans une fraude à la banque au Crédit municipal de Bayonne, fin décembre 1933. L’inculpé apparaît vite comme un simple exécutant pour le compte d’Alexandre Stavisky, un Juif d’origine russe arrivé en France à l’âge de 12 ans et naturalisé en 1900. Depuis des années, il échappe à la justice grâce à ses relations dans le monde politique alors que c’est un escroc de grande envergure. Praticien habile de la pyramide de Ponzi (1), il a multiplié fraudes et vols ; ce coup-ci, la complicité du député-maire de Bayonne, Joseph Garat, met le feu aux poudres au lieu de lui servir de paratonnerre.

Traqué par la police, il est trouvé près de Chamonix le 7 janvier 1934, agonisant de deux balles dans la tête – ce qui ne plaide guère pour la thèse du suicide. Comme le titre alors la revue Réalisme, l’affaire Stavisky n’est plus seulement l’affaire Stavisky, elle ouvre le procès de la Troisième République des affairistes. Attaqué par la droite, le gouvernement radical Chautemps II chute le 27 janvier, et son successeur Édouard Daladier ne peut éviter la crise du 6 février 1934. Tout au long de l’année, l’hebdomadaire d’information illustrée Vu multiplie articles et couvertures sur le sujet : inépuisable est l’appétit des lecteurs pour les turpitudes de l’élite du pays. Conformément à son modèle allemand, Berliner Illustrierte Zeitung (2), Vu se distingue par l’abondance et le grand format des clichés imprimés en héliogravure, ainsi que par l’art du photomontage.

Mort à crédit

« La puissance de l’or, le luxe, les femmes, toutes les jouissances… une balle de Browning qui troue la tête » : cinq jours après la fin tragique de Stavisky, la revue à scandale Réalisme ne lésine pas sur les moyens pour pousser le chaland à acquérir ce numéro plutôt que d’autres périodiques couvrant le scandale.

La rédaction a décidé de recadrer le tirage original pour propulser en pleine page le buste de l’homme le plus recherché de France. L’horizontalité de ce buste mortuaire et les traces de sang contredisent avec la noblesse habituelle de ce genre de sculpture honorant les grands de ce monde. Le cadrage a aussi le mérite de faire apparaître de multiples taches de sang coagulé dont le noir contraste avec la pâleur du visage et la clarté du sol, qui fait penser à une table de la morgue. Enfin, le coin formé par deux pans de mur suggère à la fois les parois d’un cercueil, le fait que l’on a acculé Stavisky à la mort et que la République se trouve dans l’impasse.

Quelques semaines plus tard, Vu poursuit l’enquête en proposant un gros plan sur Stavisky et ses amis. La page de gauche apparaît totalement remplie par les sept clichés, dont trois de Stavisky, une de son épouse, une de sa fille naturelle et deux de ses principaux coaccusés. Elle fait la chronique d’une réussite sociale depuis l’enfance choyée en Russie jusqu’aux sports d’hiver et les joies des plages normandes, en passant par les enfants hors et dans le mariage.

La page de droite adopte un point de vue moins documentaire, en insérant au beau milieu du montage un cliché sans rapport direct avec l’affaire – celui de mains d’hommes du monde manipulant de lourds bijoux (détail). En contrepoint du portrait situé à gauche, le plus souvent reproduit, un cliché plus rare, pris de profil et même de dos, assure une double fonction : au premier degré, il s’agit de créer un monstre mal cousu avec les deux mains ; au second degré frappe l’évidence dont se repaît l’opinion française de l’époque : le nez typiquement sémite de l’escroc (détail). Sa femme et ses deux enfants apparaissent dans tout leur apparat bourgeois à la fête des fleurs de Cannes, mais ce bonheur familial est menacé de longue date, nous révèle le dernier cliché : la chanteuse Jeanne Bloch (encore une juive, penseront les lecteurs) a porté plainte contre son ami en 1925.

La République ne fait plus l’affaire

Krach de l’Union générale (1882), scandale des décorations (1887), scandale de Panama (1892), affaire des emprunts russes, affaire de la Banque industrielle de Chine (1922), affaire de la Gazette du Franc (1928), affaire Oustric (1929), affaire de la Banque commerciale de Bâle (1932)… L’affaire Stavisky n’est que la dernière révélation de la collusion de longue date, sous la Troisième République, entre milieux politiques, milieux économiques et presse.

Cette fois-ci, en plus de la campagne virulente de l’opposition dans les médias et de la chute du gouvernement, en plus de la crise économique dont la France se remet à grand-peine, un homme est mort dans des circonstances obscures, au terme d’une traque d’une semaine qui a tenu en haleine le public. C’est un élément majeur dans la course au sensationnel et la quête de l’influence maximale, fût-ce, comme Le Matin de Bunau-Varilla, en privilégiant les vérités alternatives et les rumeurs les plus loufoques.

En 1924, L’Humanité avait publié en feuilleton une série d’articles appuyés sur les archives de la police politique russe, attaquant « l’abominable vénalité de la presse » ; un recueil est sorti en librairie en 1931, alimentant la crise politique et morale du pays. Alors que les ligues fascistes ont pignon sur rue et que le parti communiste français convertit à la révolution de plus en plus d’électeurs, l’affaire Stavisky représente un cocktail explosif : cet homme juif a joui d’une longue impunité, ce qui embrase les imaginations complotistes, il a arnaqué le petit peuple français innocent avec l’aide intéressée et cynique de la classe politique au pouvoir.

Le 6 février 1934, plusieurs défilés de protestataires convergent vers l’Assemblée pour exprimer leur colère et solder les comptes de l’affaire Stavisky ; certains projettent de renverser la « démocrassouille » (Maurras). Le cabinet Daladier tombe et Gaston Doumergue prend la tête d’un gouvernement d’union nationale. À moyenne échéance, l’affaire Stavisky ouvre paradoxalement la voie à la victoire du Front populaire en 1936 ; à plus longue échéance, elle renforce les forces antidémocratiques de droite qui liquident la République rendue responsable de la défaite encore plus morale que militaire de juin 1940.

Récapitulatif de l"affaire Stavisky à l'occasion du procès en 1936, une archive de Pathé-Journal

Jean-Yves Mollier, L’Âge d’or de la corruption parlementaire, 1930-1980, Paris, Perrin, 2018.

Pierre Pelissier, 6 février 1934. La République en flammes, Paris, Perrin, 2000.

Dominique Pinsolle, Le Matin (1884-1944). Une presse d’argent et de chantage, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.

1 - Pyramide de Ponzi : il s'agit d'utiliser l'argent d'investisseurs pour payer de faux dividendes à d'autres investisseurs ou de les rembourser. De fait, le fraudeur n'investit pas l'argent qu'on lui confie mais en donne l'impression. 

2 - Le Berliner Illustrirte Zeitung (BIZ) : journal hebdomadaire allemande qui paraît de 1892 à 1945.

Photomontage : Collage et/ou assemblage de plusieurs ou de parties choisies de photographies afin de créer une nouvelle image.

Héliogravure : Procédé photomécanique d'impression

Alexandre SUMPF, « L’Affaire Stavisky », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 24/05/2024. URL : histoire-image.org/etudes/affaire-stavisky

Le dossier de Gallica (BNF) sur l'affaire Stavisky

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