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Retour à la terre

Retour à la terre

Auteur : Sennep

Dessins de presse. Vichy 1940-1944. 

Domaine : Presse

© Adagp, 2023 © CC0 Collections La contemporaine, Nanterre

Lien vers l'image

SEN 15 (1-109)

  • Retour à la terre

Révulsion nationale

Date de publication : Novembre 2023

Auteur : Alexandre SUMPF

Dessiner pour survivre

Les thèmes de la Révolution nationale promue par le gouvernement de Vichy pour régénérer la France avaient de quoi séduire le caricaturiste Jean-Jacques Charles Pennès, dit Sennep (1894-1982), qui a multiplié dans l’entre-deux-guerres les attaques contre la gauche. Proche un temps de l’Action française, anticommuniste virulent, il est un ardent patriote. Pour vivre, il se résout à dessiner pour la presse collaborationniste (Candide), mais il ne montre aucun enthousiasme pour le maréchalisme ni pour la collaboration. Lecteur attentif de la presse et observateur du microcosme vichyssois, Sennep voit d’un œil critique les tentatives de la Révolution nationale, mais il cantonne ses plus virulentes attaques à ses dessins privés. Pétain et son entourage entendent en effet se servir de la défaite militaire pour épurer la société de ses indésirables sociaux et politiques, et imposer une nouvelle idéologie prenant le contrepied de la modernisation en cours. Le slogan « Travail, Famille, Patrie », emprunté aux Croix-de-Feu, signale la promotion du travail manuel et de l’emploi des ressources nationales, la préférence accordée à la cellule familiale peuplée d’enfants sur partis et syndicats, et l’exaltation du devoir patriotique et du sacrifice de l’individu pour le collectif.

Beaucoup de bruit pour rien

Retour à la terre se moque gentiment du couple favori de Sennep, le comte Adhémar et la comtesse Hermengarde, qui prennent toujours au pied de la lettre les injonctions du pouvoir. Il transforme ces aristocrates grands propriétaires terriens en bovins qui obéissent sans discuter aux mots d’ordres de l’État nouveau ; bêtes comme foin, ils ne produisent rien si ce n’est de la bouse (lui) et une mauvaise odeur signalée par des mouches (elle).

Les comités aurait pu être publié, comme celui critiquant la bureaucratie de Vichy inséré dans Candide. Dans un couloir anonyme, un simple citoyen, ou plutôt un affairiste en manteau de laine, demande son chemin à un fonctionnaire évidemment chauve et myope. En costume de domestique, les bras velus, ce dernier pousse une brouette en bois, faisant un clin d’œil aux métiers manuels vantés par la propagande. L’engin déborde de décrets et de rapports, c’est-à-dire d’une paperasse non classée, vouée au rebut, car produite par une bureaucratie pléthorique et labyrinthique.

En revanche, très drôle, mais très osé, La Phobie du triangle a tout de la charge dessinée pour se défouler, voire pour amuser des amis de confiance. Dans leur salle de bains luxueuse, dotée de tout le confort moderne – baignoire, lavabo, grand miroir, produits de beauté – Adhémar intervient comme un censeur des mœurs, un rasoir à la main, alors qu’il se fait la barbe. Pour éviter de devenir suspect aux yeux du régime, il a décidé d’effacer la toison pubienne du corps flétri de sa femme, vue de dos.

L’aberration totalitaire

La Révolution nationale implique que l’État intervienne dans les affaires intimes de la population – avec un accent particulier placé sur les enfants et les femmes. Outre une propagande nataliste exacerbée par rapport à l’avant-guerre, qui conduit à la création de la Protection maternelle et infantile, le régime adopte des lois très répressives contre l’avortement et la prostitution. Un certain nombre de prostituées professionnelles ou non sont internées en camp de concentration, certaines déportées en Allemagne (pour avoir contaminé la soldatesque tudesque avec une syphilis patriote). Comme tous les asociaux, elles doivent alors porter le triangle noir sur leur tenue de déportée – information que peut connaître Sennep, car les nazis en ont fait la publicité dès 1933.

Le triangle mis à l’honneur par La Phobie du triangle est aussi l’un des symboles associés à la franc-maçonnerie, ennemi commun de Hitler et de Pétain. En France, ils font partie de ce que Charles Maurras vomit comme l’Anti-France, celle des Juifs et des étrangers, voire des partisans de la démocrassouille. Les lois antimaçonniques du 13 août 1940 et du 11 août 1941 conduisent au fichage de 64 000 suspects et au licenciement d’au moins 3 000 fonctionnaires. Cela n’empêche nullement l’administration étatique de proliférer, au contraire – ce que ne manque pas de railler Sennep. Une révolution suppose un effort de coordination qui se traduit par la création de nouveaux ministères (Information et Propagande), de commissariats généraux (aux Questions juives) et autres comités ; la fonction publique croît de 26% en quatre ans. Or les soutiens mêmes de Pétain s’alarment de la menace que fait peser cette anarchie bureaucratique, avec sa concurrence délétère et son amateurisme patent, sur la Révolution nationale et le régime lui-même. Enfin, cette volonté de modernisation entre en contradiction avec le thème fondamental du Retour à la terre, avec sa nostalgie pour l’époque préindustrielle.

Marc-Olivier Baruch, Servir l'État français : l'administration en France de 1940 à 1944, Paris, Fayard, 1997.

Christian Delporte, Les Crayons de la propagande. Dessinateurs et dessin politique sous l’Occupation, Paris, Éditions du CNRS, 1993.

Robert Paxton, La France de Vichy, 1940-1944, Paris, Points Histoire Seuil, 1997.

L’Action française : Journal fondé en 1908 par Charles Maurras et Léon Daudet. Ce quotidien défend des thèses nationalistes, d'extrême-droite, anti-parlementaires, anti-républicaines et antisémites. Il sera mis à l'index par le pape Pie XI en 1926. Il soutient le régime de Vichy et sera interdit à la Libération en 1944. Les années disponibles sur Gallica, BNF

Candide : Journal qui parait de 1924 à 1944, il est édité par Arthème Fayard. On trouve dans ses pages de nombreuses caricatures et dessins d'humour, voire quelques bandes dessinées. Cet hebdomadaire est d'extrême-droite et antisémite, il soutient le régime de Vichy. S'il inspire Gringoire ou Je suis partout, sa ligne est relativement plus modérée. Les années disponibles sur Gallica, BNF

Alexandre SUMPF, « Révulsion nationale », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 24/07/2024. URL : https://histoire-image.org/etudes/revulsion-nationale

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