La Comédie-Française

La Comédie-Française

Lieu de conservation : Gemäldegalerie (Berlin)
site web

Date de création : entre 1712 et 1719 [?]

Date représentée : début du XVIIIe siècle

H. : 37 cm

L. : 48 cm

huile sur toile

© BPK, Berlin, dist. RMN - Grand Palais / Jörg P. Anders

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04-503101 / 468

L’amour à la Comédie-Française

Date de publication : Décembre 2014

Auteur : Pascal DUPUY

C’est sous l’influence de son maître Claude Gillot que Watteau va s’intéresser à l’art dramatique et s’initier aux sujets théâtraux. Lorsque Watteau, tout jeune homme, arrive de Valenciennes, Paris comptait, au début du XVIIIe siècle, deux théâtres « privilégiés » : la Comédie-Française et l’Opéra. Le Théâtre-Français (Comédie-Française) donnait en saison deux pièces par jour, alternant tragédie et comédie, tandis que l’Opéra (Académie royale de musique) était spécialisé dans les spectacles chantés et dansés.

Cette effervescence théâtrale parisienne, à laquelle il faut associer la commedia dell’arte toujours très en vogue, bien que les comédiens italiens, sur ordre royal, aient été chassés de France en 1697, sera une source d’inspiration originale pour Watteau qui, à la différence de son maître Gillot, imagine et reconstitue plus qu’il ne représente des pièces jouées. La datation précise du tableau reste encore mystérieuse, à l’image de la vie même de l’artiste. La toile fut probablement exécutée sur une longue période, l’essentiel en 1712, avec des modifications jusqu’en 1719.

Quoi qu’il en soit, l’œuvre reflète à la fois la fascination de Watteau pour l’art dramatique, avec son cortège de faux-semblant et de personnages ambigus, mais aussi l’attrait du théâtre auprès de l’aristocratie et d’un large public.

La scène se divise en deux. Sur la partie de gauche, on trouve un groupe de sept personnages, dont trois musiciens jouant du violon, du hautbois et d’une musette. Au centre et à droite du tableau, dans la lumière du jour, neuf personnages sont réunis, quatre femmes et cinq hommes. Sous le buste ténébreux de Momus, dieu grec de la folie et du sarcasme, un homme allongé, la tête ceinte de feuilles de vigne, probablement Bacchus, tend son verre afin de trinquer avec un personnage à l’habit de théâtre, portant un feutre à plumes et un carquois de flèches. Il s’agit de Cupidon. Autour d’eux, on retrouve des personnages caractéristiques du théâtre du temps (Pierrot, Colombine), tandis que deux danseurs, une femme, relevant sa jupe, et un homme, à l’habit rouge, le pourpoint serré au niveau de la taille, coiffé d’un chapeau de paille à ruban noué, esquissent un pas de danse. A droite du tableau, un homme regarde intensément le spectateur. Tout porte à croire qu’il s’agit d’un ami de Watteau, probablement Paul Poisson (1658-1735) qui joue, ici le rôle de Crispin.

Les spécialistes restent encore circonspects sur la signification de cette scène. Certains ont voulu y voir l’évocation d’une fête en l’honneur d’une des maîtresses de Maximillien II Emmanuel, électeur de Bavière, la comédienne Charlotte Desmares, dans sa demeure de Suresnes.

Plus généralement, l’œuvre a été interprétée comme faisant référence aux Fêtes de l’Amour et de Bacchus, un opéra-comique composé par Lully, sur des textes de Molière et Quinault, créé le 11 novembre 1672, puis repris régulièrement du vivant de Watteau. Dans la scène 7 de l’Acte III, qui se déroule dans « une grande allée d'arbres d'une extrême hauteur, lesquels mêlent leurs branches et forment une voûte de verdure où se trouvent des Pasteurs musiciens », le berger Licaste réconcilie Cupidon et Bacchus « deux Déités qui sont fort bien ensemble ». Le temps semble comme suspendu entre l’amour, la danse, la folie, l’ivresse et la réconciliation.

Watteau peintre de la gaité et du futile sait aussi se faire sérieux et mélancolique en recomposant le théâtre de la vie. Enfin, le tableau dans sa représentation d’une scène de théâtre atteste des liens indéfectibles qui unissent la peinture à l’art dramatique depuis la Renaissance. Louis XIV dans la seconde partie du XVIIe siècle avait donné à l’art dramatique une place de choix dans la culture de cour qu’il avait su imposer. Au début du XVIIIe siècle, ces liens sont toujours avérés, mais sont en train, comme l’atteste le tableau de Watteau, d’être renouvelés en des formes plus subtiles et plus enjouées. Cette œuvre, devant le tarissement des générosités royales, participe pleinement de ce nouveau marché en train de s’affirmer auprès des mécènes privés, et d’attirer auprès de lui un public plus enclin à privilégier la grâce et la joie que le prestige et la gloire.

GLORIEUX Guillaume, Watteau, Paris, Citadelles & Mazenod, coll. « Les phares », 2011.

MICHEL Christian, Le « célèbre Watteau », Genève, Droz, coll. « Bibliothèque des Lumières » (no 71), 2008.

MOUREAU François, MORGAN GRASSELLI Margaret, Antoine Watteau (1684-1721) : le peintre, son temps et sa légende, actes de colloque (Paris, 1984), Paris, Clairefontaine / Genève, Slatkine, 1987.

Pascal DUPUY, « L’amour à la Comédie-Française », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 28/01/2023. URL : histoire-image.org/etudes/amour-comedie-francaise

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