Bouteille et verre

Bouteille et verre

Violon et pipe

Violon et pipe

Verre et paquet de tabac

Verre et paquet de tabac

Le Petit déjeuner

Le Petit déjeuner

Bouteille et verre

Bouteille et verre

Date de création : 1918

Date représentée :

H. : 62 cm

L. : 34 cm

Bois et tôle de fer polychromes.

© ADAGP, © Photo CNAC/MNAM Dist. RMN - Grand Palais - © Droits réservés

Lien vers l'oeuvre

AM 1984 569 - 34-000350

Le cubisme, un art du quotidien

Date de publication : Juin 2007

Auteur : Claire LE THOMAS

La vie à Montmartre

Le terme de « cubisme », qui se généralise en 1909, désigne surtout les qualités stylistiques des œuvres issues de ce courant artistique : les figures simplifiées s’apparentent à des formes géométriques. Il est né sous la plume du critique d’art Louis Vauxcelles qui, à propos des toiles exposées par Georges Braque à la galerie Kahnweiler en novembre 1908, écrivit qu’il « réduit tout à des cubes ». Cependant, au-delà de cette caractéristique formelle, le mouvement initié par Braque et Picasso proposait également une iconographie particulière s’imprégnant de leur quotidien à Montmartre.

Braque, Picasso, Gris et Laurens, les quatre cubistes majeurs, habitaient un quartier à l’ambiance rurale et populaire distincte des autres arrondissements parisiens. La butte Montmartre, à l’exception du complexe du Sacré-Cœur, n’avait pas été remaniée par les travaux urbanistiques de la seconde moitié du XIXe siècle ; elle conservait une sociabilité et un aspect provinciaux avec ses rues sans pavés, ses champs, ses moulins, ses petites places, ses maisons modestes et ses cafés.

En rupture avec la culture bourgeoise, les jeunes artistes de la bohème montmartroise menait là une vie plus ou moins mouvementée, mais dans tous les cas simple, si ce n’est pauvre, la plupart ne pouvant subvenir à leurs besoins avec leur art. Si la situation de Braque, Picasso, Gris et Laurens commença à s’améliorer grâce au patronage de Daniel-Henry Kahnweiler, nouveau marchand qui leur garantissait un minimum de revenus, leurs conditions de vie restaient modestes : bien peu d’acheteurs s’intéressaient à une peinture aussi novatrice.

Reflet exact de cette réalité, certaines des natures mortes de Braque, Picasso, Gris et Laurens évoquent leur environnement et leurs occupations quotidiennes.

Une figuration-présentation de la vie montmartroise

Ces quatre œuvres représentent des objets courants : verres, bol, bouteilles, journaux, pipes, paquets de tabac, moulin à café… Seul le violon dans le papier collé de Braque introduit un artefact luxueux rappelant plus explicitement la tradition du genre de la nature morte. La vaisselle figurait également dans les peintures antérieures, mais elle est associée à des éléments nouveaux, typiques de leur époque comme le paquet de tabac, le modèle de la cafetière ou les titres des journaux (Le Quotidien, Le Journal). Quand Gris peint du faux bois ou du faux marbre, quand Braque et Gris collent des papiers peints (papier faux bois, géométrique et frise de fleurs), ils empruntent aussi à la décoration ordinaire des intérieurs populaires privés et publics, qui imitait les vraies boiseries ou les étoffes murales des maisons bourgeoises et aristocratiques.

Si, dans Le Petit Déjeuner, Gris a représenté son repas matinal – moulin à café, cafetière, bol et journal –, les autres œuvres s’attardent plutôt sur les objets habituels d’une table de café, alcool, tabac, journaux, verres. Les cubistes évoquent fréquemment leurs boissons favorites dans leurs toiles – vin, rhum, beaune, banyuls…. Ici, Laurens a inclus un véritable morceau d’étiquette, mais les seules lettres « MA » ne permettent pas d’identifier la marque. Ainsi les cubistes figurent-ils ce qu’ils consomment chez eux ou dans les estaminets de Montmartre : les alcools qu’ils boivent, les tabacs qu’ils fument, la presse qu’ils lisent. Indirectement, avec l’intégration de fragments de journaux relatifs à l’actualité du moment, ils évoquent même leurs sujets de conversation.

C’est avec l’inclusion d’objets prélevés dans leur environnement que les cubistes se montrent le plus audacieux dans cette transcription de leur quotidien. Ils ne se contentent pas de le reproduire, mais l’intègrent littéralement à leur œuvre : Gris et Braque collent sur la toile des morceaux de papier, de journal, de papier peint, de paquet de tabac ; Laurens assemble des planches de bois et des feuilles de tôle pour réaliser une sculpture.

Rendre l’art au quotidien

Bien plus qu’une simple présentation-représentation de l’environnement et des activités habituelles des cubistes, ces œuvres défient les conventions attachées à la pratique artistique et au statut de l’art dans la société. En dépeignant des scènes banales au moyen de matériaux usuels et de procédés inusités comme le collage ou l’assemblage, elles vont à l’encontre des hiérarchies qui donnent aux beaux-arts la prééminence sur les autres professions créatives. Elles ne présentent pas des sujets élevés, ne sont pas faites exclusivement avec des produits nobles et ne demandent que des savoir-faire limités. L’artiste ne crée plus ex nihilo, il n’est plus un démiurge donnant forme à l’informe, un être exceptionnel aux capacités extraordinaires.

Les cubistes rejoignent de la sorte les préoccupations de leurs contemporains de même statut social. Ils représentent des situations, des espaces et des objets familiers au plus grand nombre. Les gestes (découper, scier, coller, clouer…) et les matériaux permettant de confectionner un papier collé ou une construction, empruntés au quotidien, rapprochent l’art de la vie courante. Comme l’a écrit Kahnweiler, ils font « découvrir un monde d’objets de tous les jours que nous n’avions jamais regardés » et, par leurs sujets et leurs matériaux, ils magnifient cette quotidienneté en montrant qu’elle est digne d’inspirer leur art. Enfin, ils inscrivent la pérennité même de leurs œuvres dans la réalité en questionnant la notion de périssable. Réalisées avec des éléments qui se conservent mal, papiers et journaux fragiles, elles sont doublement rendues au temps et au présent : loin de l’immuabilité et de l’éternité du chef-d’œuvre, elles assimilent les caractéristiques inhérentes au réel.

Pierre DAIX, Journal du cubisme, Paris-Genève, Skira, 1982.

Daniel-Henry KAHNWEILER, Confessions esthétiques, Paris, Gallimard, 1963 [recueil de textes inédits ou parus entre 1919 et 1955].

William RUBIN (dir.), Picasso et Braque, l’invention du cubisme, Paris, Flammarion, 1990 [catalogue de l’exposition Picasso and Braque: Pioneering Cubism, New York, Museum of Modern Art, 24 septembre 1989-16 janvier 1990].

Claire LE THOMAS, « Le cubisme, un art du quotidien », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 12/08/2022. URL : histoire-image.org/etudes/cubisme-art-quotidien

Ajouter un commentaire

HTML restreint

  • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
CAPTCHA
Cette question sert à vérifier si vous êtes un visiteur humain ou non afin d'éviter les soumissions de pourriel (spam) automatisées.

Mentions d’information prioritaires RGPD

Vos données sont sont destinées à la RmnGP, qui en est le responsable de traitement. Elles sont recueillies pour traiter votre demande. Les données obligatoires vous sont signalées sur le formulaire par astérisque. L’accès aux données est strictement limité aux collaborateurs de la RmnGP en charge du traitement de votre demande. Conformément au Règlement européen n°2016/679/UE du 27 avril 2016 sur la protection des données personnelles et à la loi « informatique et libertés » du 6 janvier 1978 modifiée, vous bénéficiez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, de portabilité et de limitation du traitement des donnés vous concernant ainsi que du droit de communiquer des directives sur le sort de vos données après votre mort. Vous avez également la possibilité de vous opposer au traitement des données vous concernant. Vous pouvez, exercer vos droits en contactant notre Délégué à la protection des données (DPO) au moyen de notre formulaire en ligne ( https://www.grandpalais.fr/fr/form/rgpd) ou par e-mail à l’adresse suivante : dpo@rmngp.fr. Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter notre politique de protection des données disponible ici en copiant et en collant ce lien : https://www.grandpalais.fr/fr/politique-de-protection-des-donnees-caractere-personnel

Partager sur

Découvrez nos études

Bouteille et verre - André Laurens

Le cubisme, un art du quotidien

La vie à Montmartre

Le terme de « cubisme », qui se généralise en 1909, désigne surtout les qualités stylistiques des œuvres issues de ce courant…

Le cubisme, un art du quotidien
Le cubisme, un art du quotidien
Le cubisme, un art du quotidien
Le cubisme, un art du quotidien

Échos artistiques de la conquête de l’air : Roger de La Fresnaye et la modernité

La conquête de l’air passionne de nombreux artistes au début du XXe siècle. Engagées dans une recherche de nouveaux moyens plastiques…

Cubisme et camouflage

L’arme « camouflage »

La guerre de 1914-1918 ne fut pas la guerre éclair tant attendue. Elle s’enlisa rapidement et, avec la mise en place des…

Cubisme et camouflage
Cubisme et camouflage
Cubisme et camouflage
Cubisme et camouflage

Verdun

La guerre de 1914-1918 a fortement marqué les peintres comme la grande majorité des artistes et intellectuels de l’époque. Qu’ils soient mobilisés…

Aspects populaires du cubisme

L’empathie pour le populaire

La bohème montmartroise était essentiellement composée de jeunes gens en rupture avec le milieu bourgeois. Vivant…

Aspects populaires du cubisme
Aspects populaires du cubisme
Aspects populaires du cubisme
Aspects populaires du cubisme

Cubisme et modernité

Un nouvel environnement citadin

La fin du XIXe siècle et le début du XXe ont connu une modification sans précédent des conditions de vie et de…

Cubisme et modernité
Cubisme et modernité
Cubisme et modernité
Le Football de salon

Le sport comme marqueur social

Dès ses débuts, le sport est un marqueur social

Le rugby est à tort considéré en France comme un avatar de la soule. Au Moyen Âge et aux siècles…

La mobilisation à l'arrière : Juan Gris et le « retour à l'ordre »

La mobilisation à l’arrière

Après le nationalisme et le patriotisme exacerbés qui exprimèrent leur adhésion idéologique à la guerre contre l’…

Le Remorqueur -Fernand Léger

Une vision de la modernité

Le triomphe de l’industrialisation

La période qui s’étend de la fin du XIXe siècle à la veille de la Première Guerre mondiale marque…

Le sport et la photographie scientifique

Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, la photographie, en tant que pratique professionnelle ou de loisir, suscite un engouement considérable…
Le sport et la photographie scientifique
Le sport et la photographie scientifique
Le sport et la photographie scientifique