La Vaccine en voyage

La Vaccine en voyage

Date de création : 1801

gravure en couleurs

© Domaine public / source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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ark:/12148/btv1b8413068v / RESERVE FOL-QB-201 (145)

La vaccine en voyage

Date de publication : Avril 2020

Auteur : Pierre-Yves BEAUREPAIRE

La variole est le fléau du XVIIIe siècle. Elle tue proportionnellement deux fois plus que ne le faisait la peste au XVIIe siècle. Mais elle frappe différemment les populations. Si la peste les terrorisait par ses attaques massives, la variole est beaucoup plus diffuse ; on l’a même qualifiée d’« universelle ». Les enquêtes et rapports soulignent que les populations sont résignées à devoir payer leur tribut à la « petite vérole », car c’est une maladie à laquelle elles se sont habituées, familière, qui ne provoque pas le choc d’une pandémie nouvelle ou massive.

Aussi, lorsque la vaccine, qu’on nomme souvent « nouvelle inoculation », est proposée par le médecin anglais Edward Jenner à la toute fin du XVIIIe siècle – il publie en 1798 An Inquiry Into the Causes and Effects of the Variolæ Vaccinæ –, il y a moins de résistance ouverte de la part des populations les plus fragiles qui luttent contre la misère qu’une absence de volonté de se faire vacciner. Malgré tout, les progrès de la lutte contre la variole sont fulgurants.

C’est dans ce contexte très précis que se situe la gravure La Vaccine en voyage pour se moquer de la mode de la vaccine. De fait, les vaccinateurs sillonnent les campagnes, et si pour ses détracteurs, il s’agit d’une mode, pour ses partisans, il s’agit au contraire d’une véritable mission, à laquelle ils se dévouent corps et âme. La lancette qui permet de recueillir et d’introduire le « fluide vaccin » devient le symbole de leur cause. Si la variole causait avant 1800 environ quatre-vingt mille morts par an en France, dès 1805-1806, leur nombre chute à une dizaine de milliers. Cette gravure est donc exactement contemporaine de cette bascule.

On peut rapprocher cette image d’une autre de la même série, intitulée La Dindonnade ou la Rivale de la vaccine où, devant un public de spectateurs attentifs, un homme fait un prélèvement avec sa lancette sur un dindon qu’un assistant lui présente. La légende renvoie le lecteur au no 129 du Journal des sciences et des arts du 13 floréal an IX (mai 1801). Ces gravures sont diffusées par le graveur François Depeuille dans sa boutique Aux Deux Pilastres d’Or, située rue des Mathurins à Paris.

L’image est clairement satirique, l’auteur anonyme faisant référence au « caprice ».

Devant un public habillé à la mode du temps, mais quelque peu hébété, deux officiers de santé claironnent haut et fort qu’ils vont vacciner à tout va, référence directe mais détournée de manière burlesque à l’élan quasi missionnaire qui saisit les vaccinateurs au tout début du XIXe siècle. Ils parcourent les campagnes d’un pays essentiellement rural pour introduire de bras en bras le fluide vaccin, dont « on exagère les succès ».

Mais l’arlequin à l’arrière de la calèche donne le ton de l’image : les vaccinés seront transformés en dindon, qu’il brandit d’une main, en écho aux deux proclamations « nous dindonnons » et, plus explicite encore, « chacun sera vacciné c’est-à-dire dindonné ». Le jeu de mots permet de mettre les rieurs de son côté, car « dindonner » signifie tromper, duper. La langue en garde encore le souvenir avec l’expression « être le dindon de la farce ».

La vache à l’arrière de la calèche fait-elle référence à Edward Jenner et à sa découverte des vertus prophylactiques du cowpox des vaches du Gloucester, qui permet au médecin anglais de proposer avec la vaccine une arme révolutionnaire de lutte contre la variole (smallpox en anglais) ? C’est possible, mais elle peut tout aussi être présente comme élément de la scène.

Dans une autre version de La Vaccine en voyage, un bonimenteur placé sur le devant de la scène fait l’article au public en montrant la gravure La Dindonnade ou la Rivale de la vaccine, comme si l’artiste se faisait sa propre publicité.

La vaccine serait donc pour ses détracteurs la dernière duperie à la mode, et ses partisans des charlatans qui promettent aux vaccinés de les rajeunir et de les embellir.

Les petits poèmes qui encadrent le titre de la gravure critiquent très explicitement le remplacement de la vieille et éprouvée inoculation par le traitement supposé miracle des bonimenteurs armés de leur lancette : la vaccine. De fait, même sur le mode satirique, cette gravure admet que « partout la vaccination la remplace ». De fait, la conversion est extrêmement rapide, tant la comparaison est favorable à la vaccine.

L’inoculation, même si elle représentait un progrès, causait en effet des décès qu’on peut situer entre un pour cinquante inoculés et un pour deux cent cinquante. À l’inverse, sauf faiblesse extrême des sujets à vacciner, les résultats sont spectaculaires avec la vaccine dès le début du XIXe siècle. Lorsque la variole se déclare et fauche les habitants d’un lieu, seuls les vaccinés sont épargnés. Comme l’écrit un préfet : « Nous avons vu la petite vérole venir, pour ainsi dire, rendre un hommage public et éclatant à la vaccine. » La découverte de Jenner a donc bien un caractère révolutionnaire, dans la mesure où sa diffusion très rapide fait chuter très rapidement la mortalité.

Les vaccinateurs se mobilisent et appartiennent à toutes les strates de la société : ici des anciens militaires, des curés, des instituteurs, là des mères vaccinant les enfants du voisinage. Les préfets et toute la chaîne administrative départementale enjoignent les maires d’organiser des campagnes de vaccination et publient des arrêtés en ce sens – que, de manière prémonitoire, les proclamations des officiers de santé tournent ici en ridicule –, mais l’initiative est véritablement individuelle.

Pierre-Yves BEAUREPAIRE, « La vaccine en voyage », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 01/10/2022. URL : histoire-image.org/etudes/vaccine-voyage

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