Un décor fantastique | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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  • Projet d’habillage de la Tour Eiffel
    Projet d’habillage de la Tour Eiffel

    TOUSSAINT Henri (1849 - 1911)

  • Trottoir roulant, station du pont de l’Alma
    Trottoir roulant, station du pont de l’Alma

    NEURDEIN Frères (1868 - 1918)

Un décor fantastique

Date de publication : octobre 2020

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Contexte historique

Un instantané de la modernité

Projet d’habillage de la tour Eiffel est une vue d’artiste prenant pour sujet la tour de métal riveté qui était le clou de la précédente Exposition universelle organisée à Paris, en 1889. Son auteur, Henri Toussaint (1849-1911), est un illustrateur et graveur dont le Salon de 1874 a fait la renommée. Il affectionne les paysages urbains et prête une attention particulière à l’architecture ancienne et moderne. Dans le cadre du concours pour l’habillage de la tour Eiffel, il a imaginé lier l’emblème de la modernité et l’invention qui fait fureur en 1900 : l’électricité, à laquelle on consacre pour la première fois un pavillon. Toussaint est un habitué des Expositions universelles, où ses œuvres remportent des distinctions dans les divers concours qui rythment les longs mois de visite. Celle qui s’étale du 15 avril au 12 novembre 1900 sur les bords de la Seine, entre l’esplanade des Invalides, le Champ-de-Mars et les jardins du Trocadéro, est la cinquième à investir la capitale française depuis 1855.

Trottoir roulant, station du pont de l’Alma saisit sur le vif l’utilisation par les visiteurs de l’une des attractions majeures de l’Exposition : la « rue de l’Avenir ». Cette plate-forme mobile perchée à sept mètres au-dessus du sol, doublée par endroits des rails du train électrique qui fait le tour du territoire de l’Exposition, fait 3,5 kilomètres de long. Ponctuée de neuf stations, elle forme une boucle entre l’esplanade des Invalides et le Champ-de-Mars en passant par le quai d’Orsay. Le trottoir en bois roule à 8 km/h et peut accueillir jusqu’à 14 000 personnes simultanément pour un tour complet en 26 minutes. On y accède par de petites stations et un trottoir plus étroit se déplaçant à 4 km/h. Comme nombre de clichés transformés en carte postale, la photographie est l’œuvre des frères Étienne (1832-1918) et Louis-Antonin (1846-1914) Neurdein, héritiers de l’atelier de leur père. Dotés de trente ans expérience, missionnés par les Monuments historiques depuis deux ans, chroniqueurs du Paris de l’époque, eux aussi ont remporté des prix aux Expositions et sont même membres du jury en 1900.

 

Analyse des images

Féérie au cœur de la Ville-Lumière

Projet d’habillage de la Tour Eiffel présente le monument désormais installé dans le paysage parisien hors de son environnement : dans la réalité, un tel point de vue sans aucun bâtiment autour ou en perspective serait impossible. Toussaint a choisi de simplifier au maximum le décor et les coloris afin de mettre en valeur l’architecture symétrique de son projet de palais soudé à la tour. Le ciel bleu occupe les trois-quarts de l’aquarelle d’un mètre de côté. Il apparaît parsemé de cirrus ocres et blancs, qui font aussi penser à la vapeur des locomotives et des usines de l’époque. Les étages supérieurs de la tour se dressent sur ce fond dans leur profil classique, presque réaliste. Ce sont les deux étages inférieurs et le parvis qui concentrent la proposition de l’architecte. Son palais se compose de verrières soutenues par des éléments métalliques de même couleur que la tour en fer puddlé, agencés de trois façons : similaires à la couverture des nouveaux Grand et Petit Palais situés rive droite, en haut, en arcades typiques des amphithéâtres romains au rez-de-chaussée, et en écaille reprenant ce motif dans la partie intermédiaire correspondant au premier étage de la tour. L’entrée monumentale en pierre, de style néoclassique, parachève la synthèse des époques et des matériaux. Enfin, en hommage direct à Eiffel, les sections de ce polygone circulaire sont ponctuées de pylônes en métal imitant le modèle et servant sans doute, comme la tour elle-même, de support pour les éclairages nocturnes.

Trottoir roulant, station du pont de l’Alma est une carte postale photographique en noir et blanc, dans des tons tirant aujourd’hui sur le jaune, résultant sans doute de la qualité médiocre du papier et de l’encre utilisés à l’époque. La composition adopte un point de vue légèrement en surplomb qui permet à la fois d’embrasser la scène et de jouer avec les lignes géométriques. Le cliché se divise en deux dans la largeur et en trois dans la hauteur. Le ciel où pointent les cimes des arbres bordant la Seine occupe le tiers supérieur, tandis que le tiers inférieur, vide de toute figure humaine, laisse admirer les structures en bois de l’attraction mécanique. Au milieu se concentrent d’une part les bâtiments, dont l’apparence éclectique tranche avec le paysage traditionnellement uniforme du Paris haussmannien. Là aussi apparaissent les hommes et les femmes empruntant les plateformes mobiles (partie gauche) et ceux qui les regardent passer depuis la passerelle traditionnelle (partie droite). Leurs costumes témoignent de leur appartenance à la bourgeoisie, signe que le photographe a choisi un jour de semaine moins fréquenté et sans ouvriers des faubourgs.

Interprétation

Entre science et spectacle

Pas plus que les autres, le projet signé Henri Toussaint n’est pas validé et la tour Eiffel reste finalement vierge d’aménagement. Elle constitue en effet une attraction à part entière et sert de décor naturel à l’Exposition, de point de mire à l’ouest parisien et de symbole pour la capitale. En revanche, le pourtour du Champ-de-Mars est aménagé, mettant en majesté les inventions et l’industrie. Le palais de l’Électricité, long de 420 mètres, est lui érigé au fond de cet espace qu’il clôt de ses hautes arcades ; devant, la fontaine lumineuse, le Château d’Eau est l’un des phares de la visite. Le soir, des milliers de lampes multicolores teintent l’eau de couleurs changeantes : Parisiens et touristes de la Ville-Lumière s’y donnent rendez-vous pour profiter également des projecteurs parant la tour Eiffel et éclairant le parvis. Si une grande partie de l’électricité consommée provient des Moulineaux, en banlieue sud, le palais bénéficie de sa propre turbine alimentée par 200 tonnes de houille à l’heure pour une puissance de 12 chevaux. Le Champ-de-Mars retrouvera son aspect originel à la fin de l’année ; en revanche restera l’idée que la tour imaginée par Gustave Eiffel puisse servir de support à de la réclame (Citroën en 1931), à des animations visuelles (Coupe du Monde 1998) et à divers aménagements capitalisant sur la force de l’emblème.

La renommée immédiate du trottoir roulant reflète parfaitement l’alliance entre innovation, tourisme de masse et spectacle populaire qui signale les Expositions réussies. En sept mois, Paris a vu défiler plus de personnes (entre 45 et 51 millions) que n’en comptait à l’époque la France entière (41 millions). La réunion de 40 pays et plus de 80 000 exposants (près de la moitié français), l’exubérance du décor des pavillons en bois, jute et ciment mêlés ont suscité de nombreuses prises de vue. Le cinéaste Georges Méliès a notamment réalisé un reportage cinématographique redoublant l’attraction par l’expérience encore neuve pour beaucoup de la séance de projection. La photographie, elle, est déjà installée dans le quotidien des nations industrialisées. On estime qu’un pour cent des Français pratiquent ce loisir, parfois grâce au Kodak Pocket inventé en 1898 : des visiteurs viennent avec leurs propres appareils et se composent en amateur des albums souvenirs. Pour continuer à vendre leurs produits, les ateliers professionnels innovent et se saisissent d’un objet de consommation en plein essor : la carte postale. Si la carte souvenir de 1889 avec le dessin de la tour Eiffel avait été distribuée à 300 000 exemplaires, en 1900, leur production explose en quantité et en genres, devenant rentable malgré les coûts de fabrication grâce à la forte demande concentrée en un seul lieu. Ce succès et cette diffusion internationale font de ce support simple un outil majeur de communication à distance et de publicité locale ou internationale.

Bibliographie

Patrice A. Carré, Expositions et modernité : Électricité et communication dans les expositions parisiennes de 1867 à 1900, in Romantisme, 1989, n°65, pp. 37-48.

Bertrand Lemoine, La Tour de Monsieur Eiffel, Paris, Découvertes Gallimard, 1989.

Pascal Ory, Les Expositions universelles de Paris, Ramsay, 1982.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Un décor fantastique », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 04 décembre 2020. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/decor-fantastique
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