Un retour tambour battant | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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Un retour tambour battant

Date de publication : mars 2022

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Contexte historique

Jeanne, un patrimoine rémois

Le 17 juillet 1921, c’est jour de fête à Reims : plus de trois ans après son départ pour le Panthéon à Paris (6 mai 1918) afin de la préserver de nouveaux bombardements allemands, la statue équestre de Jeanne d’Arc est réinstallée à son emplacement initial. L’œuvre signée de Paul Dubois (1829-1905) trône en effet sur le parvis de la cathédrale depuis le 14 juillet 1896 et les Rémois ont exigé son retour dans la ville martyre de la Grande Guerre. Comme en tant d’occasions officielles, la présence d’un orchestre militaire – en l’occurrence une batterie-fanfare – assure aussi bien le rythme de la cérémonie que son ton et sa dimension patriotique. L’événement est couvert par un photographe anonyme de l’Agence Rol, fondée en 1904 par Maurice Rol pour couvrir l’actualité sportive : la Grande Guerre a poussé l’agence vers des horizons plus politiques et donné une autre ampleur à ses missions et à son rôle dans la mise en images de l’actualité.

Analyse des images

Les soldats et la guerrière

Dans la série de clichés prise à cette occasion, le beau rôle est donné alternativement aux personnages que l’on distingue de part et d’autre de l’ensemble sculpté orné de bouquets de fleur honorifiques. Le visage de Jeanne d’Arc avec son épée brandie, tournant le dos au lieu du sacre des rois de France, fixe la limite supérieure de l’image. Ici, le cadrage inclut quatre parties : le ciel à l'arrière-plan gauche, le portail sculpté de la cathédrale à l'arrière-plan droit, un édile local et l’actrice Beatrix Dussane au premier plan à droite, et la fanfare avec le public au premier plan à gauche. La partie supérieure est comme un résumé d’histoire de France avec le monument gothique, l’immeuble bourgeois et la cheminée d’usine. Les soldats de la batterie-fanfare forment une ligne de tambours qui donnent une tonalité martiale à la musique qui ponctue la cérémonie officielle. Tous portent le casque Adrian en métal imposé en 1915 et ensuite vendu à de nombreux corps expéditionnaires alliés, russes ou polonais par exemple. Le chef de fanfare équipé d’un bâton de commandement porte lui un uniforme de parade et arbore ses médailles ; il bat la mesure pour ses hommes en train de jouer.

Interprétation

Allons z’enfants de la patrie…

Le culte de Jeanne d’Arc a connu un essor sans précédent depuis le début du XIXe siècle. Il a servi à la fois de ciment national pour un peuple français se targuant de l’esprit de résistance, et d’étendard à des groupes politiques, républicains pour certains, nationalistes et catholiques surtout. Jeanne, « la bonne Lorraine » chantée par François Villon, a été brandie comme l’emblème de ces provinces perdues en 1871, et sa ferveur patriotique quasi mystique a pu être convoquée aux heures les plus sombres de la guerre de position. En 1920, le pape a canonisé ce « soldat de Dieu » en même temps que le Parlement instaurait une fête annuelle en son honneur. À Reims, ville particulièrement éprouvée par les bombardements allemands, au cœur d’une Champagne qui a servi de champ de bataille pendant quatre ans, le symbole unificateur que représente cette fille du peuple n’échappe à personne. Ce n’est pas un hasard si, dans la série de clichés mis à disposition par l’Agence Rol, ce cadrage est le plus souvent choisi, au détriment de l’actrice Dussane. L’hommage rendu à Jeanne d’Arc par la fanfare militaire en ce jour solennel a pour but de perpétuer le lien avec la « sainte des tranchées », grand sujet de propagande patriotique pendant le conflit. Cette bataille des images est gagnée, mais la guerre des symboles continue.

Bibliographie

Philippe Gumplowicz, Les travaux d’Orphée. Deux siècles de pratique musicale amateur en France (1820-2000). Harmonies, chorales, fanfares, Aubier, 2001.

Une sainte des tranchées : Jeanne d’Arc pendant la Grande Guerre. Catalogue de l’exposition organisée à Domrémy-la-Pucelle, du 1er juin au 30 septembre 2008, Épinal, Conseil général des Vosges, 2008.

Jean-François Boulanger, Philippe Buton et alii (dir), Reims 14-18. De la guerre à la paix : histoire, mémoire, symboles, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2013.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Un retour tambour battant », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 24 mai 2022. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/retour-tambour-battant
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