Le Tour de France des compagnons | Histoire et analyse d'images et oeuvres

Restez

informés !

Abonnez-vous à notre

newsletter

Cliquez-ici

  • Champ de conduite de Labrie l'ile d'amour dit le désiré
    Compagnon charpentier partant de Bordeaux pour aller à Paris en finissant son tour de France pour rentrer chez lui en 1826

    Leclair

  • Souvenirs du tour de France de Philippe Leroux, dit Tourangeau la Clef des Cœurs
    Souvenir du tour de France

  • Page d'un cahier de chansons compagnonniques d'un compagnon charpentier
    Page d'un cahier de chansons compagnonniques d'un compagnon charpentier

Le Tour de France des compagnons

Date de publication : février 2021

Partager sur:

Contexte historique

Un réseau communautaire qui se délite

Tout au long du XIXe siècle, la révolution de l’imprimerie a permis de fournir aux compagnons du tour de France plusieurs types d’images et de textes les accompagnant pendant leur apprentissage ou en constituant un souvenir personnalisé. Ces artefacts étaient parfois composés par d’autres compagnons, restés anonymes ou peu connus comme Étienne Leclair, employé des Ponts et Chaussées de la municipalité. Il est probable que les compagnons commanditaires des lithographies proposaient un cahier des charges aux dessinateurs et aux imprimeurs. Ils étaient à la fois communs à tous et singularisés par les annotations écrites et la mention du nom de chacun. Ils faisaient état de la progression du compagnon dans le corps de métier tout en consolidant la communauté masculine et élitiste qui restait tolérée en France malgré l’interdiction des corporations par la loi Le Chapelier de 1791. Si la plupart des métiers se cantonnent à cette organisation très spéciale de l’apprentissage, d’autres prennent le parti de défendre les intérêts de ces ouvriers très qualifiés contre la division du travail, la concurrence des nouvelles masses de l’industrie déqualifiées et la baisse des salaires. La scission actée en 1804 du Devoir de la Liberté, menée par les boulangers, les cordonniers ou les charpentiers, affaiblit l’institution qui attire moins de vocations à mesure que la révolution technique et le machinisme modifient le champ des compétences. Si en 1826 le charpentier Labrie fait encore partie d’une élite enviée, dans les années 1880 Philippe Leroux et Fernand Rastouex paraissent anachroniques à l’heure des grandes manufactures, des syndicats et des clubs ouvriers. En 1889, conscient du fort recul des effectifs et de l’incapacité à peser sur le patronat, Lucien Blanc dit Provençal le Résolu parvient à fédérer les anciens compagnons dans une Union compagnonnique afin de perpétuer la tradition à défaut de représenter la classe ouvrière.

Analyse des images

Rites d’initiation

Le « champ de conduite » est une image remise au compagnon lors du départ d’une ville pour poursuivre son tour de France, qui prend plusieurs années. Vivement coloré, encadré du titre complet en bas et de la devise des compagnons charpentiers dans un phylactère porté en haut par des anges dotés des outils du métier, le dessin rehaussé d’aquarelle se compose de trois plans horizontaux. Au fond se détache la ville de Bordeaux et ses monuments : cathédrale Saint-André, basilique Saint-Michel, porte de Bourgogne, place de la Bourse, etc. La vue est prise depuis le quai sur la Garonne et le port, symbolisé par des navires miniatures (dont à gauche un bateau à vapeur, nouveauté pour l’époque) destinés à la navigation fluviale, côtière et transatlantique – la cité est un grand port du commerce triangulaire. L'espace central, agrandi de façon volontairement non réaliste, est occupé par le quai, qui accueille la cérémonie initiatique au milieu des activités commerciales et des promeneurs. Labrie, compagnon « passant », n’occupe pas le centre de l’image réservé au « Premier en ville » qui porte haut les couleurs du métier et domine la file compacte des frères. À droite, on distingue une femme en pleurs qui est sans doute la fiancée de Labrie, qui s’apprête à franchir le pont et à changer sa vie.

La ville de Bordeaux, le pont et la cérémonie se trouvent aussi au cœur de la lithographie Souvenirs du tour de France imprimée à tours dans les années 1880. Sa composition plus simple et son trait réaliste, typique de la peinture paysagiste classique, en font une image plus facilement reproductible. Le point de vue adopté est légèrement différent : depuis la rive droite de la Garonne, au-delà du pont de pierre qui cette fois coupe l’image en deux dans le sens de la largeur grâce à la perspective. On reconnaît encore les monuments et les quais, le bateau à vapeur à gauche et les navires à voile à droite, les fiacres et autres attelages – indice d’un emprunt possible aux réalisations picturales de Leclair. En revanche, outre les compagnons qui défilent, seuls des spectateurs désœuvrés regardent la scène. La cité est devenue un simple décor où se déroule le rite archaïque des charrons, et plus le contexte industrieux d’un apprentissage professionnel.

Le Cahier de chansons appartient à un certain Rastouex, comme ce dernier l’a inscrit à l’encre violette dans l’espace réservé à cet effet. La deuxième de couverture et la page de garde proposent à celui qui ouvre le livre deux images identifiant son propriétaire comme compagnon. À gauche, une carte de France physique, où sont tracées les principales voies de communication, présente la nation amputée de l’Alsace-Moselle. Quelqu’un, probablement Rastouex, a tracé à la main en bleu et rouge l’itinéraire suivi, surtout le long des fleuves et des côtes, avec une diagonale des Alpes à Bordeaux en passant par le Massif central. Les étapes sont des villes suffisamment importantes pour que le compagnon charpentier puisse trouver à s’employer. À droite, sous la devise « Honneur et patrie » et l’éloge du savoir et des activités, le dessin gravé met en valeur l’apprenti qui se destine à un métier. Ici, l’élément révélateur est la série de majuscules séparées par des points qui forment une phrase codée seule compréhensible des initiés, comme CCDDDL, Cher Compagnon Du Devoir De la Liberté. 

Interprétation

Fraternité sensible

Chacun à sa manière, les trois images concrétisent le souvenir d’une étape fondamentale de l’apprentissage du compagnon lors de son tour de France. Il part en effet de sa ville et de son atelier d’origine pour accumuler de l’expérience, se former à d’autres techniques, multiplier les types de chantier. Le tour de France est aussi un rite d’intronisation progressive dans un métier d’élite par le passage des différents stades de la hiérarchie, les règles que se donnent ses membres et les rituels, le vocabulaire spécial qui les fédèrent tout en les distinguant du commun des mortels. Ainsi de la « guilbrette » peinte en 1826,  accolade au-dessus des cannes dessinant une croix de saint André ponctuée d’une libation et du bris des bouteilles pour signifier le non-retour. Au début du siècle, les trajets s’effectuent à pied ou à la rigueur en voiture, même après l’arrivée du chemin de fer. Les Cahiers de chanson permettent au « passant » de noter les chants compagnonniques qui lui plaisent le plus et de les répéter sur le chemin ou lors des arrivées, réunions et départs. Si ce parcours s’accomplit souvent seul, l’arrivée en ville prouve la vigueur du lien qui unit les compagnons d’un même devoir : outre le gîte et le couvert, le Rouleur doit lui trouver un emploi ou alors l’orienter vers un homologue qu’il sait en mesure de le faire dans une autre ville. Cette appartenance s’affiche également sur les murs des anciens compagnons qui ont pu quitter le métier, comme cela arrive de plus en plus dans la deuxième partie du XIXe siècle. Les lithographies souvenir attestent d’une expérience plus ample que la moyenne des ouvriers d’alors, d’une mobilité programmée et non subie.

Bibliographie

Nicolas Adell-Gombert, Des hommes de Devoir. Les Compagnons du tour de France (XVIIIe-XXe siècle), Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 2008.

Laurent Bastard, Images des compagnons du tour de France, JC Godefroy, 2010.

Julie Hyvert, Le chant à l'œuvre : La pratique chansonnière des compagnons du tour de France (XIXe-XXIe siècle), Presses universitaires de Rennes, 2015.

François Icher, Le Compagnonnage, Paris, Jacques Grancher, 1989.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Le Tour de France des compagnons », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 26 février 2021. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/tour-france-compagnons
Commentaires

Albums liés

Découvrez aussi

Projet d’habillage de la Tour Eiffel