l'Enlèvement des crucifix dans les écoles de la ville de Paris

l'Enlèvement des crucifix dans les écoles de la ville de Paris

Date de création : février 1881

Date représentée : 20 février 1881

H. : 18,3 cm

L. : 24,6 cm

gravure

© Musée Carnavalet / Roger-Viollet

http://www.roger-viollet.fr/accueil.aspx

54463-4 / HIST PC 084 C

L’enlèvement des crucifix dans les écoles

Date de publication : Avril 2016

Auteur : Alexandre SUMPF

Une illustration de la « laïcisation » des écoles parisiennes.

Souvent présentée à tort comme une illustration de l’un des effets de la loi du 28 mars 1882 sur la laïcité de l’enseignement public, L'enlèvement des crucifix dans les écoles de la ville de Paris date en fait de février 1881. L’image se réfère aux conséquences d’une décision prise le 9 décembre 1880 par Préfet de la Seine, Ferdinand Hérold qui, en se fondant (de manière juridiquement ambigüe) sur un nouveau règlement du conseil départemental de l’Instruction publique datant de juillet 1880, ordonne alors de procéder à l’enlèvement des crucifix, vierges, tableaux et autres signes religieux des écoles de la capitale.

C’est donc l’une des ces scènes « d’enlèvement » que représente la gravure de presse du numéro 673 de la Presse illustrée du 20 février 1881. À l’instar d’autres journaux illustrés dont le nombre et la diffusion explosent dans la seconde partie du XIXe siècle, notamment à Paris, le titre (et donc l’image ici étudiée) touche un large public, façonnant les consciences et les représentations au sujet de cet événement précis, mais aussi du contexte plus général dans lequel il s’inscrit.

Pour « les républicains » des années 1870-1880 en effet, la consolidation du régime politique organisé par les lois constitutionnelles de 1875 nécessite, entre autres, une réforme de l’instruction publique. Il s’agit de démocratiser mais aussi de « laïciser » l’école pour former le plus grand nombre de citoyens et diminuer l’influence de l’Église.

Sous l’impulsion du Ministre de l’Instruction Publique Jules Ferry, plusieurs mesures sont votées, qui concernent les écoles publiques.

  • La loi du 9 août 1879 prévoit la création des écoles normales primaires pour assurer la formation d'instituteurs laïcs destinés à remplacer le personnel congréganiste.
  • La loi du 27 février 1880 entraîne l’exclusion des représentants de l'Eglise du Conseil supérieur de l'instruction publique.
  • La loi de mars 1880 organise l’expulsion de certaines congrégations religieuses comme les Jésuites.
  • La loi du 16 juin 1881 instaure la gratuité de l'école publique ainsi que la nécessité d’obtenir le brevet de capacité pour pouvoir enseigner dans les écoles élémentaires.
  • Enfin, la fameuse loi du 28 mars 1882 édicte l’obligation pour les enfants des deux sexes de fréquenter l'école de 6 à 13 an et organise un enseignement laïc (par différentes mesures comme le remplacement de l'enseignement de la morale religieuse au profit d'une « instruction morale et civique », ou encore la suppression des signes religieux dans les classes des écoles publiques).

Une représentation tragique et picturale

L'enlèvement des crucifix dans les écoles de la ville de Paris est à l’origine un dessin de Gerlier, reprise en gravure de presse par V. Stablo. L’illustration s’inspire de manière assez évidente de certains mouvements picturaux « classiques » pour présenter une sorte de « scène d’enlèvement » qui n’est pas sans rappeler certaines représentations doloristes de scènes religieuses « typiques » (martyrs chrétiens, ascension, crucifixion, etc.).

L’auteur a en effet privilégié une approche tragique et symbolique appuyée sur une composition binaire. Dans cette salle de classe d’une école de jeunes filles, l’opération de l’enlèvement du crucifix occupe la partie droite de l’image. Elle est effectuée par trois gendarmes en uniforme de la maréchaussée qui ont apporté les outils nécessaires à cette tâche (échelle, marteau). Il sont manifestement placés sous l’autorité d’un représentant du pouvoir local habillé en notable (costume, haut de forme, canne) qui ordonne du doigt de décrocher le signe religieux. On note également que deux des trois représentants des forces de l’ordre semblent aussi confisquer d’autres éléments religieux (une bible ?).

De l’autre côté de la porte ouverte par laquelle ils ont fait irruption, à gauche de l‘image, les jeunes élèves sont rassemblées en une sorte de masse qui semble communier dans la souffrance ou du moins la stupéfaction, jusqu’à se confondre en un seul tout. Certaines petites filles vêtues modestement sont en pleurs, d’autres demandent ce qui se passe, toutes sont effrayées ou au moins choquées. Elles cherchent parfois du réconfort auprès de deux sœurs qui ne sont pas moins effarées par ce qu’elles voient (l’une prie, l’autre est incrédule et accablée).

Quelques adultes (une femme élégantes et un homme notamment) arrivent sur place et se joignent à ce chœur. Parents, personnel de l’école ou simple témoins, ils semblent protester (l’homme lève les bras) ou du moins condamner ce qui se passe. Ils se rangent en tout cas symboliquement du côté des enfants.

Une vision symbolique et critique

L'enlèvement des crucifix dans les écoles de la ville de Paris pose plusieurs questions d’interprétation et appelle plusieurs précisions.

D’une part, l’école de filles dont il est question étant théoriquement une école publique (c’est à leur sujet que s’applique la décision du Préfet), on peut s’étonner de la présence de religieuses. Il est possible que l'auteur du dessin ait déformé la réalité, mais il faut noter que la « laïcisation » du personnel scolaire (où les religieux étaient traditionnellement assez nombreux depuis longtemps, faute d’agents formés par l’État) dans les établissements publics et notamment ceux de jeunes filles a pris un certain temps : sans qu’elles soient forcément les enseignantes, ces religieuses peuvent donc bien assister à la scène.

D’autre part, L'enlèvement des crucifix dans les écoles de la ville de Paris figure volontairement une scène de violence. L’irruption de « l’ordre laïc » par la porte s’assimile à une agression, presque un viol de l’espace à tous sens « sacré » de la classe, troublant de manière évidente (des hommes, des outils pointus et phalliques) une assemblée féminine que l’on imaginait paisible et douce. Cette violence qui oppose le masculin et sa force à la vulnérabilité du féminin et de l’enfantin semblerait aussi un peu sociale : le notable est bien mis quand les jeunes filles semblent assez modestes (leur habit). Elle renvoie enfin au fait que la religion est à cette époque en France une pratique plus féminine que masculine.

La représentation suggère en tout cas la brutalité de la décision du Préfet Hérold et de sa mise en application, Préfet dont le notable impérieux et inflexible ici visible serait d’ailleurs comme le représentant. La laïcité n’apparaît ici seulement intransigeante : elle serait rigide, extrémiste, intolérante, blasphématoire, presque inhumaine.

Il est impossible cependant d’affirmer avec certitude que L'enlèvement des crucifix dans les écoles de la ville de Paris propose une critique globale de la politique anticléricale portée par les républicains. Peut-être se concentre-t-elle sur le seul épisode parisien en lui-même : il est en effet établi que cette opération de 1880-1881 fut menée sans prévention et sans ménagement (effectivement parfois devant les enfants et sans attendre que les classes soient vides, donc) suscitant une vive émotion et indignant une partie de la population, au-delà des seuls cercles antirépublicains ou pro religieux. Elle provoqua même la colère de Jules Ferry qui reprocha par lettres au Préfet son impatience et sa radicalité contre-productive, le Ministre décidant d’ailleurs d’y mettre momentanément fin avant de procéder, plus tard, avec plus de discrétion.

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CHEVALLIER Pierre, La séparation de l’Église et de l’école : Jules Ferry et Léon XIII, Paris, Fayard, 1981.

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Alexandre SUMPF, « L’enlèvement des crucifix dans les écoles », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 30/06/2022. URL : histoire-image.org/etudes/enlevement-crucifix-ecoles

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