Tirailleur annamite en grande tenue.

Tirailleur annamite en grande tenue.

Les soldats annamites à Paris à l'occasion du 14 juillet 1916.

Les soldats annamites à Paris à l'occasion du 14 juillet 1916.

Annamites dans un camp d'aviation à Pau.

Annamites dans un camp d'aviation à Pau.

Tirailleur annamite en grande tenue.

Tirailleur annamite en grande tenue.

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Les Annamites dans la Grande Guerre

Date de publication : Juillet 2009

Auteur : Alexandre SUMPF

Le Tonkin et la mère patrie

Après avoir débarqué à Da Nang, en 1858, les Français ont fondé la colonie de Cochinchine en 1865 et établi un protectorat sur le Tonkin en 1884. La République de Ferry a intensifié l’exploitation coloniale entamée sous le second Empire, constituant un immense empire au sein duquel la péninsule indochinoise fait figure de joyau. Les combats de la Première Guerre mondiale ont peu touché l’Extrême-Orient, aux richesses convoitées par l’ensemble des puissances coloniales. Mais le recrutement traditionnel de supplétifs, la nécessité de remplacer les nombreux soldats tombés au début du conflit, la volonté de développer le patriotisme parmi la population indigène, conduisent les métropoles à puiser dans le vivier colonial. En quatre années de guerre, la France a ainsi fait venir d’Indochine 43 430 tirailleurs annamites (centre de l’actuel Vietnam) et tonkinois (nord), mobilisés surtout dans des bataillons d’étape chargés de l’aménagement et du transport ; 1 123 sont morts au champ d’honneur. En outre, 48 981 travailleurs indochinois ont été envoyés dans les usines françaises pour remplacer les ouvriers partis au front.

Des soldats plus ou moins reconnaissables


Pierre-Albert Leroux (1890-1959), spécialiste des images militaires, a dessiné au premier plan un tirailleur annamite en pied, de trois quarts, conformément à la tradition picturale de représentation des armes et costumes. L’artiste a choisi de montrer aussi des officiers français au second plan et de planter un décor de caserne à l’arrière-plan. Les colons portent l’uniforme de l’infanterie de marine, corps qui a assuré toutes les conquêtes outre-mer de la France, et le fameux casque colonial. Les tirailleurs asiatiques, à l’instar de leurs homologues africains, revêtent eux un costume traditionnel, vecteur d’identité adapté aux rudes conditions climatiques. Celui du premier plan porte ainsi un salako, chapeau traditionnel annamite, et des sandales ; la « grande tenue » comprend paletot, pantalon large en étoffe noire, ceinture et cravate. Le tirailleur du premier plan, jeune, beau, triste, ressemble à peine à un Asiatique – n’étaient sa peau d’un ton plus sombre et les ombres qu’y projettent ses pommettes saillantes.

Trois ans après cette pose et deux ans après la crise de l’été 1914, une partie des troupes annamites engagées sur le front ouest défilent sur les Champs-Élysées pour les célébrations du 14 juillet 1916. Au dernier plan de la photo de groupe immortalisant cet événement apparaissent des immeubles d’allure haussmannienne, typiques de la capitale. Au loin, la foule parisienne de curieux essaie de distinguer la trentaine d’Annamites coiffés du béret de chasseur alpin et chaussés à l’occidentale, afin de mieux s’adapter aux conditions climatiques. La pluie et les flaques, les visages aux sourcils froncés, rendus obscurs par le manque de soleil, la moue étrange du porte-drapeau asiate, l’officier blanc qui s’appuie de guingois sur son sabre, produisent une atmosphère où se mêlent tension et mélancolie.

Othon Friesz (1879-1949), figure significative du fauvisme, a lui été affecté à la Section technique topographique de l’aéronautique militaire de Paris jusqu’à la fin du conflit. En 1915, il avait exprimé dans La Guerre (1915), par des traits fermes et de vifs contrastes, le mouvement de vie et de mort dans le conflit moderne. Envoyé à Pau entre juin et novembre 1917, il peint Annamites au camp d’aviation. Ici, en dehors de la cocarde tricolore, les tons sont plutôt ternes. Le sol occupe les trois quarts de la composition en touches rapides, sans détails. Le ciel tourmenté jaillit de la toile sous les coups de pinceau énergiques. Les quatre aéronefs dessinés au sol, pointés vers le ciel, sont mus par des techniciens vus de dos ou de loin, dont rien n’indique qu’ils soient asiatiques. Leurs combinaisons se confondent avec le métal des carlingues et le coton des nuages.

Des combattants peu reconnus


Par le jeu des plans, Leroux représente le tirailleur annamite plus grand qu’il ne devait être en réalité, et donc que les officiers français, en position non réglementaire. Détendus, fumant, leur présence rappelle qu’ils exercent seuls le commandement et que les indigènes restent au service du colon, dans un décor de garnison exotique. À Pau, les Annamites perdus dans l’espace de la toile, à des milliers de kilomètres de chez eux, desservent un aérodrome éloigné des combats ; ils ne sont pas pilotes, mais mécanos, travaillant dans l’ombre. En revanche, leur utilisation dans la propagande a été plus visible. Le 14 juillet 1916, quelques jours à peine après le début de la grande offensive franco-britannique dans la Somme, les Français sont appelés à célébrer leurs défenseurs. À la fin de la deuxième année de guerre, le défilé militaire forcément réduit comprend des troupes alliées (russes, britanniques, belges) et coloniales, symboles de l’unité contre l’ennemi commun. Les supplétifs chargés du maintien de l’ordre colonial sur leur sol sont ainsi présentés en défenseurs de la métropole, en conquérants pour la lointaine patrie. Selon les stéréotypes raciaux en vigueur dans l’armée, les Indochinois, censément plus rusés que les autres indigènes, sont flegmatiques et donc faits pour la défensive plus que pour l’offensive. Leur apparence frêle dissimule une belle résistance à la fatigue, signe de leur courage. Cela dit, les Asiatiques ont été utilisés comme manœuvres plutôt que comme combattants. Leurs bataillons d’étapes ont été chargés de la tâche stratégique, mais peu valorisante, de combler de cailloux les ornières de la route qui relie Bar-le Duc à Verdun, la future « Voie sacrée ». Aucun régiment indochinois n’a été créé, l’encadrement des unités où ils étaient versés séparément les connaissait mal et hésitait à les engager en première ligne. Mais leur comportement au chemin des Dames, en Alsace et à Salonique a démenti ce manque de confiance. Après la guerre, le sacrifice consenti a suscité chez eux un désir de reconnaissance et d’émancipation.

Jean-Jacques BECKER, La Première Guerre mondiale, Paris, Belin, 2008 (rééd.).Gérard-Gilles EPAIN, Indo-chine.Une histoire coloniale oubliée, Paris, L’Harmattan, 2007.Jacques FREMEAUX, Les Colonies dans la Grande Guerre. Combats et épreuves des peuples d’outre-mer, Paris, 14-18 éditions, 2006.Pierre VALLAUD, 14-18, la Première Guerre mondiale, tomes I et II, Paris, Fayard, 2004.Collectif, Les Troupes coloniales dans la Grande Guerre, actes du colloque de Verdun, Economica, 1997.

Alexandre SUMPF, « Les Annamites dans la Grande Guerre », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27/06/2022. URL : histoire-image.org/etudes/annamites-grande-guerre

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