Les Femmes scavantes

Les Femmes scavantes

Date de création : 1682

eau-forte d'après un dessin de Pierre BRISSART (1645-1682), frontispice du sixième tome des œuvres de Monsieur de Molière (1682)

© BnF, dist. RMN - Grand Palais / image BnF

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12-582142 / RES-YF-3160

Les Femmes savantes, 1682

Date de publication : Janvier 2020

Auteur : Stéphane BLOND

Le maître de la comédie des femmes

La comédie de Molière (1622-1673) est marquée par la place importante accordée aux femmes, comme dans Les Précieuses ridicules en 1661, L’École des femmes en 1662, mais aussi Les Femmes savantes, son avant-dernière pièce, jouée en 1672.

Cette gravure représente les principaux protagonistes de cette œuvre. L’image appartient à la série des frontispices des Œuvres de Monsieur de Molière revues, corrigées et augmentées, publiées en 1682. Cette première édition posthume des écrits de Molière est supervisée par le comédien Charles Varlet, dit La Grange (1635-1692), avec l’association de trois libraires-imprimeurs parisiens : Denis Thierry, Claude Barbin et Pierre Trabouillet. Cette publication témoigne de la renommée constante de l’écrivain, même après sa mort.

Comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage, cette édition est enrichie de nombreuses figures en taille-douce, dont cette eau-forte qui sert de frontispice au sixième des huit volumes contenant Les Femmes savantes, Les Fourberies de Scapin et Psyché. Comme indiqué dans le bas de la gravure, elle est réalisée par le graveur, éditeur et marchand d’estampes Jean Sauvé (1635-1692), d’après les dessins de Pierre Brissart (1645-1682), élève du peintre Claude Mellan (1598-1688). L’impression dans un format in-duodecimo, de petite taille, contraint fortement la tâche du graveur. Elle explique probablement la mise en scène simplifiée, sans un jeu approfondi des ombres, à la manière des vignettes qui accompagnent les pamphlets à la même période.

L’attrait pour les sciences

Même s’il est difficile de rattacher strictement cette gravure à un passage de l’œuvre, elle semble se rapporter à l’acte I. La scène II se déroule dans une pièce de la demeure parisienne du couple bourgeois formé par Chrysale et Philaminte, absents de cette séquence. Introduit sur la gauche par la servante Martine, le dénommé Clitandre déclame son amour pour la jeune Henriette. Celle-ci porte sa main droite à sa tête, comme pour souligner que la séduction opère. C’est sans compter sur la posture de sa sœur Armande, qui désapprouve la démarche. Elle met en garde le soupirant en tendant les bras vers lui et en levant le doigt de sa main gauche.

Tout au long de l’œuvre, les sentiments d’Armande sont opposés à ceux de sa sœur Henriette, décrite comme une femme frivole, motivée par le désir du mariage et la fondation d’une famille. Dès la première scène de la pièce, Armande conseille sa sœur avec sagesse :« Loin d’être aux lois d’un homme en esclave asservie ;Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie,Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain,Et donne à la raison l’empire souverain. »

Au départ, Clitandre souhaitait se marier avec Armande, mais il change de promise suite à ses rejets répétés. Prenant modèle sur sa mère Philaminte et sa tante Bélise, Armande fait l’éloge des plaisirs de l’esprit, du goût pour la philosophie et les sciences.

Une peinture de la société

L’attitude d’Armande qui tente d’empêcher le mariage de sa sœur témoigne d’une certaine jalousie, mais traduit également l’attrait pour le savoir qu’elle place avant l’amour. Elle répond à l’esprit du Grand Siècle qui fait des femmes des actrices majeures du développement des sciences.

Le décor de la gravure participe à cet idéal et, comme l’observe le chercheur Roger W. Herzel, il s’agit d’une source de premier choix pour reconstituer le décor des scènes de Molière et les modes du moment. En effet, les deux sœurs reçoivent leur compagnie dans une pièce qui ressemble à un cabinet, au cœur d’une maison bourgeoise qui témoigne de la passion d’une élite sociale pour les sciences. La table de travail, les multiples pots et les étagères remplies d’ouvrages démontrent que la science s’apprend surtout par l’accumulation et la lecture, alors que l’expérience est réservée aux scientifiques. Cet intérieur est repris dans les gravures des éditions du siècle suivant, d’après des dessins de François Boucher (1703-1770) et Jean-Michel Moreau le Jeune (1741-1814), qui prennent soin d’ajouter des instruments scientifiques, car le savoir passe alors par une expérimentation par le grand nombre.

Dans la scène II de l’acte III, Armande porte l’ambitieux projet d’une assemblée ouverte où les femmes joueraient un rôle majeur dans la diffusion des savoirs, à la manière des salons mondains qui se tiennent à Paris à la même période, comme celui de Madame de La Sablière qui accueille nombre de savants. Le programme de cette « académie » est également défini dans l’œuvre : « Nous approfondirons ainsi que la physique, grammaire, histoire, vers, morale, et politique. »

Au final, le mariage d’Henriette devient inévitable et les projets d’Armande sont voués à l’échec. En tournant en dérision la pédanterie d’un autre personnage appelé Trissotin, le théâtre de Molière insiste sur les sincères préoccupations savantes des femmes. La morale démontre que la préciosité passionnée qu’il décrivait dix ans plus tôt doit être contrebalancée par l’engagement savant des femmes, même si cette quête peine encore à trouver sa place dans la société.

BRUYELLE Roland, Les personnages de la comédie de Molière, Paris, René Debresse, coll. « Savoir et enseigner », 1946.

HERZEL Roger W., « The decor of Molière’s stage: The testimony of Brissart and Chauveau », Publications of the Modern Language Association of America, vol. 93, no 5, 1978, p. 925-954, DOI : https://doi.org/10.2307/461779.

LILTI Antoine, Le monde des salons : sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 2005.

PRÉAUD Maxime, CASSELLE Pierre, GRIVEL Marianne, LE BITOUZÉ Corinne, Dictionnaire des éditeurs d’estampes à Paris sous l’Ancien Régime, Paris, Promodis / Éditions du Cercle de la librairie, 1987.

ROSSAT-MIGNOD Suzanne, « L’émancipation des femmes de Mélite (1629) à L’École des femmes (1662) », Europe : revue littéraire mensuelle, no 385-386, 1961, p. 115-122.

Préciosité : Tendance au raffinement dans le jeu des sentiments et dans l’expression littéraire, dans certains salons en France au cours de la première moitié du XVIIe siècle. Ensemble des traits concernant les manières, le comportement, l’expression des sentiments, le langage.

Académie : L’Institut de France est créé par la loi du 25 octobre 1795 sur l’organisation de l’instruction publique. Au sein du palais de l’Institut de France, travaillent cinq académies : l’Académie française (fondée en 1635), l’Académie des inscriptions et belles-lettres (fondée en 1663), l’Académie des sciences (fondée en 1666), l’Académie des beaux-arts (créée en 1816 par la réunion de l’Académie royale de peinture et de sculpture, fondée en 1648, de l’Académie de musique, fondée en 1669, et de l’Académie d’architecture, fondée en 1671) et l’Académie des sciences morales et politiques (fondée en 1795, supprimée en 1803 et rétablie en 1832). (Source : https://www.institutdefrance.fr/les-cinq-academies/.)

In-duodecimo : In-douze ou in-12. Format de livre où la feuille imprimée a été pliée pour donner douze feuillets, soit vingt-quatre pages, proche du format de poche.

Stéphane BLOND, « Les Femmes savantes, 1682 », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 03/12/2022. URL : histoire-image.org/etudes/femmes-savantes-1682

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