Le Petit Journal illustré - Incendie du Bazar de la Charité

Le Petit Journal illustré - Incendie du Bazar de la Charité

"Au Bazar de la Charité !!" ou "L'incendie du Bazar de la Charité"

Le Petit Journal illustré - Incendie du Bazar de la Charité

Le Petit Journal illustré - Incendie du Bazar de la Charité

Date de création : 16 mai 1897

Date représentée : 4 mai 1897

H. : 45.4 cm

L. : 30.8 cm

Page de couverture du journal du Petit journal n°339.

Lithographie.

Bibliothèque Nationale de France - Domaine public © Gallica

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  • Le Petit Journal illustré - Incendie du Bazar de la Charité

L’incendie du Bazar de la Charité

Date de publication : Septembre 2022

Auteur : Guillaume BOUREL

Un fait divers tragique

Le 4 mai 1897 se tient rue Jean-Goujon dans le VIIIe arrondissement de Paris le Bazar de la Charité. Vente caritative annuelle en faveur de diverses œuvres catholiques, l’évènement est aussi une date importante du calendrier mondain de l’aristocratie parisienne depuis sa création en 1885. L’appareil de cinématographe, attraction de cette sortie également familiale, est à l’origine d’un terrible incendie qui embrase très rapidement les décors et l’immense toile tendue au-dessus des lieux pour abriter les stands du soleil. Le bilan est terrifiant : 125 morts, dont 118 femmes ; de nombreuses femmes en conservent par ailleurs de terribles séquelles.

La presse en fait ses gros titres durant tout le mois de mai du fait notamment du statut des victimes de cette catastrophe : des femmes presque toutes issues de l’aristocratie ou de la haute bourgeoisie, dont la duchesse d’Alençon, sœur de l'impératrice d'Autriche Sissi. Le Petit Journal est alors un des premiers quotidiens français, ce journal à 1 sou tirant à un million d’exemplaires. Son succès tient notamment à ses suppléments illustrés, au sensationnalisme de ses dessins et à la place consacrée aux faits divers criminels et aux catastrophes. La virtuosité de Fortuné Méaulle participe de ce succès. Graveur reconnu qui a illustré certains ouvrages de Victor Hugo et gravé les dessins de Gustave Doré, il est devenu le directeur artistique du Petit Journal.

La chanson est l’autre grand média populaire. Certains compositeurs comme Joseph Claudel, des paroliers et des éditeurs comme François Bigot (1842-1926) s’en sont fait une spécialité car la demande est grande : les colporteurs (1) vendent à un public très large les livrets de ces chansons qui peuvent être reprises même par des ouvriers ou des paysans analphabètes. La couverture du feuillet a alors une double fonction, publicitaire et informative.

L’exhibition de l’horreur

Le Petit Journal privilégie systématiquement dans ses images la dramatisation et le surcroît d’expressivité. C’est le cas pour l’incendie du Bazar de la Charité dont la représentation n’est pas sans rappeler nombre de tableaux du massacre des Innocents (2). Le cadre de l’image est saturé par l’incendie et le journal choisit d’en représenter le moment le plus choquant et le plus dramatique. Les visages sont particulièrement expressifs à la différence du traitement par d’autres journaux. Au premier plan, les corps de femmes et d’enfants piétinés dans la cohue provoquée par l’incendie ne peuvent que susciter la pitié du lecteur. Le dessinateur a choisi de centrer la scène sur cette femme sauvée par un homme du peuple, comme en témoignent ses vêtements qui contrastent avec l’élégance de la mousseline et des rubans des robes portées par les dames de la bonne société parisienne. A l’arrière-plan, sur un fond où contrastent obscurité et flammes de l’incendie, les corps s’embrasent et l’on distingue la scène d’horreur d’un corps quasi-calciné.

Le traitement du livret des éditions Bigot diffère sur deux points. Il est de prime abord plus neutre dans le traitement, le dessin décrivant les circonstances de la catastrophe : à l’arrière-plan les flammes embrasent le décor de bois des stands qui reconstituaient une rue moyenâgeuse, la fuite éperdue des participants les bras levés et au premier plan, les femmes et les enfants trébuchant dans la cohue. Par ailleurs, il joue du contraste entre les femmes et les enfants piétinés et les hommes à l’arrière-plan qui fuient sans leur prêter assistance ni même les remarquer.

Entre voyeurisme macabre et dénonciation

Comme pour nombre d’autres catastrophes, les images de cette fin de siècle répondent à une sorte de voyeurisme macabre sans pudeur pour les corps souffrants. Les semaines suivantes, la presse a relaté avec force détails sordides le transfert des cadavres au Palais de l’Industrie et leur difficile identification du fait des brûlures et des mutilations. Ce goût pour le morbide caractérise la presse de ce tournant du siècle empli d’incertitudes et on le retrouve dans le courant littéraire du décadentisme (3). Ce voyeurisme sans scrupules a également deux fonctions. Pour l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu, la presse populaire, en réduisant l’horreur à l’anecdotique, la rend montrable et finalement la neutralise.

Parallèlement ces deux images sont, chacune à leur façon, des charges sociales violentes qui trouvent un large écho dans l’opinion publique. Le livret des éditions Bigot reprend le discours qui domine ce mois de mai 1897 en dénonçant la lâcheté de l’aristocratie. La critique est d’autant plus efficace qu’elle joue du contraste avec la chanson qui accompagne l’image, chanson qui reprend la mélodie rassurante d’une berceuse. L’incendie du Bazar de la Charité a pu être vu comme la fin d’un monde où l’aristocratie et ses valeurs sont marginalisées. Le Petit Journal s’inscrit dans la valorisation des « héros » du petit peuple, tel le plombier Piquet qui sauva des flammes vingt personnes, et en l’honneur desquels un banquet est organisé le 20 mai. Si Le Petit Journal est plutôt conservateur, le thème est surtout développé par la presse républicaine. Les principaux médias de la culture populaire donnent ainsi à l’incendie une interprétation sociale voire politique.

Ambroise-Rendu Anne-Claude, Images de violence dans la presse de la Belle époque, dans Histoire & Sociétés, 2002/4, pages 117-131.

Kalifa Dominique, La Culture de masse en France (1860-1930). Paris, 2001.

Mollier Jean-Yves, Le camelot et la rue. Politique et démocratie aux tournant des XIXe et XXe siècle, Fayard, 2004.

Winock Michel, L’incendie du Bazar de la Charité, L’Histoire, juin 1978

1- Colporteur : commerçants ambulants vendent de la camelote (de petits objets divers) d’où leur nom, mais aussi des petites feuilles, des caricatures, ainsi que des partitions de chansons, des cartes postales, ou des quotidiens.

2 - Massacre des Innocents :  épisode du Nouveau Testament où Hérode donne l’ordre de massacrer tous les enfants nés le même jour que Jésus.

3 - Décandentisme : mouvement littéraire représenté par exemple par J.-K. Huysmans qui se caractérise par son pessimisme, le dégoût de la vie moderne, un humour corrosif, parfois un penchant pour le morbide.

Guillaume BOUREL, « L’incendie du Bazar de la Charité », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 02/12/2022. URL : histoire-image.org/etudes/incendie-bazar-charite

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