Portrait d'une femme noire (Ancien titre : Portrait d'une négresse).

Portrait d'une femme noire (Ancien titre : Portrait d'une négresse).

Lettre autographe de J. L. David au Comte d'angiviler. 21 juillet 1787, f.1.

Lettre autographe de J. L. David au Comte d'angiviler. 21 juillet 1787, f.1.

Lettre autographe de J. L. David au Comte d'angiviler. 21 juillet 1787, f.2-3.

Lettre autographe de J. L. David au Comte d'angiviler. 21 juillet 1787, f.2-3.

Portrait d'une femme noire (Ancien titre : Portrait d'une négresse).

Portrait d'une femme noire (Ancien titre : Portrait d'une négresse).

Date de création : 1800

Date représentée : 1800

H. : 81

L. : 65

Huile sur toile.

© Photo RMN - Grand Palais - G. Blot

http://www.photo.rmn.fr

06-517980 / INV2508

Portrait d'une femme noire

Date de publication : Février 2007

Auteur : Luce-Marie ALBIGÈS

Portrait d'une femme noire

Portrait d'une femme noire

A la veille de la Révolution, Marie-Guilhelmine Leroux-Delaville (1768-1826) fait partie d’une petite élite de jeunes femmes peintres qui réussissent à suivre l’enseignement de maîtres, sans appartenir à une famille d’artistes. Elève d’Elisabeth Vigée-Lebrun, elle fréquente aussi, à partir de 1786, l’atelier de David et expose de premières toiles de style néoclassique, sous sa direction, en 1791. Mariée, en 1793, à Pierre Vincent Benoist, royaliste suspecté de conspiration, elle est soumise à des visites domiciliaires pendant que son mari se cache. Elle survit sous la Terreur avec son premier enfant, en vendant de petits portraits au pastel et des scènes de genre moralisantes.

Sous le Consulat, ayant retrouvé une vie moins difficile, elle cherche à faire connaître son véritable talent. Le portrait du député Belley, présenté en 1797 et 1798, a fasciné le public. Pourtant, représenter un Noir n’est pas alors un sujet noble, et semble plus incongru encore de la part d’une femme dont on attend des sujets charmants, familiaux ou intimistes. En présentant ce portrait de femme noire qui renoue avec le style néoclassique, au Salon de 1800, Madame Benoist démontre ses capacités et triomphe du même coup des conventions sur le rôle dévolu aux femmes artistes.

Au tournant du siècle, la situation des Noirs représente un enjeu politique et économique considérable. L’abolition de l’esclavage, décrétée le 4 février 1794, par la Convention n’a pas été suivie d’une pleine application, du fait de la guerre ou de l’opposition des colons. Lors de l’accalmie entre la France et les pays d’Europe coalisés, la traite des Noirs reprend dans l’Atlantique et les tenants des intérêts coloniaux s’efforcent d’amener Bonaparte à rétablir un esclavage propre à assurer le retour de la prospérité aux îles et à enrayer les tendances indépendantistes.

« Portrait d’une négresse »

Ce splendide portrait représente à l’évidence une personne réelle, bien qu’on ne sache rien du modèle. L’artiste n’a pas fait connaître le nom de cette femme à la tête drapée dans un fichu de servante des Antilles.

Cette femme noire se présente dans une situation non conforme à sa condition de domestique, qui était probablement même celle d’une esclave avant 1794. Le regard directement tourné vers le spectateur, assise dans un fauteuil à médaillon drapé d’un riche tissu, elle occupe la place traditionnelle d’une femme blanche.

La pose reprend celle de plusieurs portraits de femmes de la haute société peints par David. Elle s’apparente à celle de Madame Récamier sur le célèbre portrait que David compose en cette même année 1800. Le style du maître transparaît aussi dans le fond dépouillé, dans l’usage minimal des accessoires – fauteuil, draperie et vêtement -, comme dans le modelé sculptural des formes, l’éclairage direct et les couleurs tranchées.

L’œuvre fait ressortir la différence raciale en rendant avec exactitude la pigmentation noire de la peau rehaussée par le fond clair et l’éclatant tissu blanc, la texture des cheveux et la forme particulière des yeux, du nez et des lèvres. Mais l’artiste réussit à rendre beau un sujet que l’époque considérait comme laid.

Le regard intrigue par son insistance; est-ce le spectateur ou l’artiste qui la peint que cette femme entraîne dans cette confrontation? L’aisance gracieuse et l’harmonie des couleurs apprises de Mme Vigée-Lebrun imprègnent aussi ce portrait d’une empathie qui suggère une compréhension par l’artiste de son modèle. Son anonymat a permis de la dénuder, à la manière de la Fornarina de Raphaël. Mais l’artiste rend sensible la situation psychologique vulnérable et résignée, de cette femme dans cet univers qui lui est étranger.

L’œuvre pourrait ainsi avoir deux objectifs apparemment contradictoires : présenter cette femme noire comme un objet de possession, un bien acquis parmi des objets de luxe, mais aussi, au-delà de la différence raciale, la faire reconnaître comme un être doué de sensibilité.

Lettre de David

Dans cette lettre du 21 juillet 1787, le peintre Jacques Louis David répond au comte d’Angivillers, ministre des Arts de Louis XVI, soucieux de faire observer l’interdiction faite par le roi aux femmes artistes d’étudier dans des ateliers où exercent des hommes. Avec déférence, David tente d’opposer des arguments raisonnables et précis. Ces démêlés avec une administration pointilleuse révèlent la place dévolue aux femmes dans le monde des arts à la fin de l’Ancien régime. Le peintre n’aura pas gain de cause, les trois jeunes artistes devront quitter son atelier du Louvre.

Pour la jeune Leroux Delaville, David représente la figure de proue du néoclassicisme sobre et moralisant. Ce document montre avec quelle vigueur il défend la formation artistique des femmes ; il les encourage aussi à la peinture d’histoire, le « grand genre » réservé aux hommes. La jeune artiste ne peut passer qu’un an dans son atelier mais reste en contact avec ce maître, en dépit de graves divergences politiques sous la Révolution ; toute sa carrière, elle lui soumettra ses peintures pour avis.

Cette toile apparaît audacieuse en 1800 en raison à la fois de l’idée que se fait l’époque de la représentation des Noirs et du rôle qu’elle assigne à la femme dans l’art. Avec le recul du temps, cette œuvre exceptionnelle révèle surtout avec quelle acuité Marie-Guilhelmine Benoist, cette femme artiste qui avait traversé la Révolution, a perçu l’importance du sexe, de la race et de la classe sociale à l’époque de l’entrée de la France dans la modernité.

Les idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité qui rejettent au nom de la morale le critère de la race ont certes été proclamés sous la Révolution mais ne seront assimilés que progressivement. A cette époque, les distinctions raciales sont minutieusement décrites et rationalisées. En parallèle, avec l’extension de l’esclavage au XVIIIe siècle s’est développée une hiérarchie des races fondée sur une classification des caractéristiques biologiques. En 1800, si la loi rejette encore moralement la race, la différenciation l’emporte.

Marie-Juliette BALLOT, Une élève de David, la comtesse Benoist, l’Emilie de Demooustier, 1768-1826, Paris, Librairie Plon, 1914.Hugh HONOUR, The Image of the Black in Western Art, Cambridge MA, Harvard University Press, 1989.Jacques-Louis David, 1748-1825 : Musée du Louvre, Département des peintures, Paris, Exposition, Musée national du château, Versailles, 26 octobre 1989-12 février 1990. Paris, Ed. de la Réunion des musées nationaux, 1989.Girodet, 1767-1824, sous la direction de Sylvain Bellenger, Exposition, Paris, Musée du Louvre (22 septembre 2005 au 02 janvier 2006). Paris, Musée du Louvre Editions/ Gallimard.Portraits publics, portraits privés 1770-1830, Exposition, Paris, Grand Palais, du 4 octobre 2006 au 8 janvier 2007Paris, Editions de la Réunion des Musées Nationaux, 2006.James SMALLS, Slavery is a Woman : » Race », Gender and Visuality in Marie Benoist’s Portrait d’une négresse(1800) Guide des sources de la traite négrière, de l'esclavage et de leurs abolitions, Direction des Archives de France, La documentation française, Paris, 2007.

Luce-Marie ALBIGÈS, « Portrait d'une femme noire », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 20/08/2022. URL : histoire-image.org/etudes/portrait-femme-noire

Anonyme (non vérifié)

En quoi ce tableau est une oeuvre osée pour l’époque qui donne une image différente de l’esclave noir tel qu’il était représenté jusqu’à présent

ven 28/10/2011 - 16:59 Permalien
Anonyme (non vérifié)

Bonjour
au sujet de cette oeuvre et de l'artiste
est-ce que vous savez quel est la palette de couleurs que Marie Guillemine Benoist utilisait?

Merci

ven 28/09/2012 - 23:45 Permalien
Anonyme (non vérifié)

"Différence raciale", ils serait peut-être temps d'employer un autre vocable, non ? Le notion de race a été scientifiquement invalidée au XXe siècle.
Mme Piette, professeur d'arts plastiques et d'histoire des arts.

jeu 04/04/2019 - 10:13 Permalien

Ajouter un commentaire

HTML restreint

  • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
CAPTCHA
Cette question sert à vérifier si vous êtes un visiteur humain ou non afin d'éviter les soumissions de pourriel (spam) automatisées.

Mentions d’information prioritaires RGPD

Vos données sont sont destinées à la RmnGP, qui en est le responsable de traitement. Elles sont recueillies pour traiter votre demande. Les données obligatoires vous sont signalées sur le formulaire par astérisque. L’accès aux données est strictement limité aux collaborateurs de la RmnGP en charge du traitement de votre demande. Conformément au Règlement européen n°2016/679/UE du 27 avril 2016 sur la protection des données personnelles et à la loi « informatique et libertés » du 6 janvier 1978 modifiée, vous bénéficiez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, de portabilité et de limitation du traitement des donnés vous concernant ainsi que du droit de communiquer des directives sur le sort de vos données après votre mort. Vous avez également la possibilité de vous opposer au traitement des données vous concernant. Vous pouvez, exercer vos droits en contactant notre Délégué à la protection des données (DPO) au moyen de notre formulaire en ligne ( https://www.grandpalais.fr/fr/form/rgpd) ou par e-mail à l’adresse suivante : dpo@rmngp.fr. Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter notre politique de protection des données disponible ici en copiant et en collant ce lien : https://www.grandpalais.fr/fr/politique-de-protection-des-donnees-caractere-personnel

Partager sur

Découvrez nos études

Portrait d'une femme noire

A la veille de la Révolution, Marie-Guilhelmine Leroux-Delaville (1768-1826) fait partie d’une petite élite de jeunes femmes peintres qui…

Portrait d'une femme noire
Portrait d'une femme noire
Portrait d'une femme noire

La IIe République abolit l’esclavage

1848, l’abolition de l’esclavage

Affirmant l’égalité entre les hommes et leur droit naturel à la liberté, les philosophes du XVIIIe

La première abolition de l'esclavage en 1794

La situation des colonies en 1794

Si les théories humanitaires des philosophes sont largement diffusées, notamment par la Société des Amis des…

La première abolition de l'esclavage  en 1794
La première abolition de l'esclavage  en 1794
La première abolition de l'esclavage  en 1794
La première abolition de l'esclavage  en 1794

L'abolition aux Antilles

A Saint-Domingue l’esclavage est caractérisé par l’arrivée constante de nouveaux esclaves du fait de l’ampleur de la traite. On évalue entre 500…

L'abolition aux Antilles
L'abolition aux Antilles
L'abolition aux Antilles
L'abolition aux Antilles
Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Dominique à la Convention (1747-1805)

Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Domingue à la Convention

Un porte-parole efficace des hommes de couleur

A l’aube de la Révolution, Belley, ancien esclave à Saint-Domingue, affranchi grâce à son service…

Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Domingue à la Convention
Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Domingue à la Convention
Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Domingue à la Convention
Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Domingue à la Convention
Plan and Section of a Slave Ship

Le plan d'un bateau négrier, symbole du mouvement abolitionniste

La propagande abolitionniste

Vers 1770, apparaît en Angleterre et aux États-Unis l’abolitionnisme, mouvement d’une nouveauté radicale qui remet…

Le plan d'un bateau négrier, symbole du mouvement abolitionniste
Le plan d'un bateau négrier, symbole du mouvement abolitionniste
Le plan d'un bateau négrier, symbole du mouvement abolitionniste
Révolte des esclaves à Saint-Domingue en août 1791

La révolte des esclaves à Saint-Domingue, 1791

Une société esclavagiste ébranlée par la Révolution

L’île d’Hispaniola, découverte par Christophe Colomb en 1492, est scindée en deux par le…

La fête de l'abolition de l'esclavage à Paris

Fêter l’abolition

La fête organisée par la Commune de Paris pour célébrer l’abolition de l’esclavage par la réunit en masse les sans-culottes…

La fête de l'abolition de l'esclavage à Paris
La fête de l'abolition de l'esclavage à Paris
La fête de l'abolition de l'esclavage à Paris

La traite illégale

Réprimer la traite

Avant que n’éclate la Révolution en France, l’Angleterre et la France pratiquaient toutes deux la traite des Noirs. Au début…

La traite illégale
La traite illégale
L'Emancipation à la Réunion

L'Emancipation à la Réunion

Esclavage et économie coloniale :

La première moitié du XIXe siècle voit l’émergence d’une classe dominante de colons dont la richesse s’appuie sur…