Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne

Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne

Date de création : 1640

H. : 205 cm

L. : 140 cm

RMN - Grand Palais (Château de Versailles) / image RMN-GP

Lien vers l'image :

87-001415-02 / MV3515

Portrait de Turenne en général romain

Date de publication : Septembre 2019

Auteur : Jean HUBAC

Un portrait à l’attribution incertaine

S’il l’identification du modèle ne fait pas de doute – il s’agit d’Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne (1611-1675) –, la date de réalisation de l’œuvre et son attribution précise restent à ce jour incertaines. On peut inférer des traits de Turenne qu’il aurait entre trente et quarante ans, ce qui pourrait laisser supposer que le peintre a réalisé sa toile durant les années 1640. Cependant, l’artiste a également pu peindre le modèle à une date plus tardive, tout en lui conférant des traits plus jeunes. Maréchal de France depuis 1643, Turenne contribue à la grandeur militaire du royaume des lys durant les campagnes menées à la tête de l’armée dite d’Allemagne au cours de la dernière phase de la guerre de Trente Ans.

Les similitudes de composition et de style entre cette œuvre et plusieurs portraits contemporains du Grand Condé ou de Gaston d’Orléans par Juste d’Egmont permettent d’attribuer le portrait de Turenne à ce dernier. Après avoir été l’élève de Rubens, Juste d’Egmont (1601-1674) s’installe à Paris, où son talent ainsi que ses relations artistiques et politiques lui ont valu d’être un des membres fondateurs de l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1648. Peintre apprécié, c’est surtout en qualité de portraitiste – de la famille royale et des grands du royaume – qu’il connaît le succès. Retourné aux Pays-Bas en 1650, Juste d’Egmont a donc probablement peint Turenne peu de temps après son accession au maréchalat, comme le bâton brandi par le modèle semble en témoigner.

Un général digne des chefs de guerre romains

Au premier plan, Turenne pose avec une forme de grâce nonchalante, la main gauche en appui légèrement au-dessus de la hanche, la droite tenant avec vigueur un bâton de commandement dirigé vers une scène guerrière située à l’arrière-plan. Turenne fixe du regard le spectateur, semblant l’inviter à participer à une réalité militaire réécrite en lien avec l’Antiquité. Portraituré en pied, Turenne arbore une tenue de général romain décalée tant avec le sombre milieu forestier dans lequel il est peint qu’avec celui dans lequel il a réellement exercé le métier des armes sous Louis XIV.

Dans l’ombre du couvert forestier, à droite de la composition, se tient un serviteur noir portant le casque empanaché du général. À l’arrière-plan gauche, un combat met aux prises quelques cavaliers, rappel discret des armes par lesquelles Turenne a conquis son prestige.

Forme d’allégorie du commandement militaire construite en échos aux victoires immarcescibles de la gloire impériale romaine, Turenne incarne la stratégie et la direction de la guerre. Grande cape enveloppante rouge, tunique dorée, bras et jambes dénudées, le général pourrait paraître travesti et céder ainsi à la mode du retour à l’Antique, alors qu’il est ici surtout un héritier, celui des grands chefs de guerre de l’Antiquité.

La gloire de Turenne

La juxtaposition du portrait en général antique et du décor crée une impression de décalage, déjà perceptible dans deux portraits du prince de Condé par Juste d’Egmont, dans lequel le peintre use du même procédé d’apparentes domination et grandeur du prince sur les événements. On peut penser que Juste d’Egmont utilise donc une sorte de leitmotiv pictural pour célébrer la grandeur des deux généraux les plus prestigieux de son temps. Ainsi rapprochée de portraits presque identiques de Condé et de Gaston d’Orléans, cette toile confère à Turenne une gloire immense, puisqu’il appartient par le pinceau à une lignée de généraux membres de la famille royale.

Grâce à son statut de prince étranger – les La Tour d’Auvergne possèdent le duché de Bouillon et la principauté souveraine de Sedan –, à ses relations familiales de très haute noblesse, à son ambition et en dépit de sa confession calviniste, Turenne peut rapidement commander et donner la preuve de son talent militaire à la tête de l’armée d’Allemagne. Les campagnes de 1644, 1645, 1646 et 1648 imposent Turenne comme un grand stratège de la guerre de mouvement.

Le portrait de Turenne en général romain, peint au début de la reconnaissance du vicomte en grand capitaine, contribue à la fabrication de la gloire militaire qui lui demeure attachée pour la postérité. Il participe à la référence antique en vogue dans la France d’Ancien Régime, puisant ses racines et ses modèles dans l’illustre mémoire des conquérants grecs et romains. Il a cependant été réalisé au moment où une conscience artistique et littéraire « moderne » commence à se faire jour en désacralisant l’Antiquité comme référence absolue.

Thierry BAJOU, La peinture à Versailles XVIIe siècle, Paris, Réunion des musées nationaux, Buchet/Chastel, 1998.

Jean BÉRANGER, Turenne, Paris, Fayard, 1987.

Id., « Turenne », in François BLUCHE (dir.), Dictionnaire du Grand Siècle, Fayard, édition revue et corrigée, 2005.

Académie des beaux-arts : Créée en 1816 par la réunion de l’Académie royale de peinture et de sculpture, fondée en 1648, de l’Académie royale de musique, fondée en 1669, et de l’Académie royale d’architecture, fondée en 1671. Institution qui rassemble les artistes distingués par une assemblée de pairs et travaillant le plus souvent pour la couronne. Elle définit les règles de l’art et du bon goût, forme les artistes, organise des expositions.

Guerre de Trente Ans : Guerre européenne qui ravagea notamment le Saint-Empire romain germanique (l’Allemagne) de 1618 à 1659. L’origine du conflit est religieuse : à l’expansion de la Réforme en Allemagne, s’opposent les princes et souverains catholiques.

Jean HUBAC, « Portrait de Turenne en général romain », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27/06/2022. URL : histoire-image.org/etudes/portrait-turenne-general-romain

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