Aller au contenu principal
Banania. Y'a bon

Banania. Y'a bon

Date de création : 1915

H. : 162 cm

L. : 122 cm

Lithographie en couleurs

Domaine : Affiches

Bibliothèque Nationale de France - Domaine public © Gallica

Lien vers l'image

ENT DN-1 (CAMIS)-GRAND ROUL

« Y’a bon » Banania

Date de publication : Avril 2016

Auteur : Emmanuelle SIBEUD

L’appel à l’empire

Délaissant l’Antillaise de ses premières affiches, la marque Banania (1914), qui cherche à transformer en produit patriotique son cacao additionné de farine de banane, s’identifie dès 1915 à un tirailleur sénégalais hilare et elle adopte comme slogan la locution « y’a bon », associée à leur pratique sommaire du français depuis 1913.

Créé en 1857, le corps des tirailleurs sénégalais compte 31 000 hommes en 1914, tous recrutés en Afrique occidentale française. Ils ont servi au Maroc à partir de 1908 et le 14 juillet 1913, ils ont défilé pour la première fois à Paris où ils ont fait sensation.

La création d’une Force noire rétablissant la parité entre les armées française et allemande reste cependant à l’état de projet et il faut attendre 1916 pour que les Tirailleurs sénégalais soient massivement engagés sur le front métropolitain. Plus de 134 000 au total viennent combattre en Europe, dont 100 000 recrutés entre 1916 et 1918. La publicité se montre plus rapide à mobiliser leur image ambivalente de sauvages féroces, mais loyaux.

Un soldat d’opérette

L’affiche dessinée par Giacomo de Andreis représente un tirailleur assis sous un arbre, son fusil à ses pieds, en train de déguster une gamelle de Banania. Il est en tenue de parade : fez rouge à pompon, courte vareuse bleu, culotte bouffante. La vaste plaine en arrière-plan évoque des blés mûrs et la savane africaine sous un ciel jaune banane. Seuls les brodequins poussiéreux suggèrent la présence de la guerre dans ce paysage qui semble tout ignorer des tranchées.

Andreis reprend les stéréotypes raciaux utilisés par la publicité depuis les années 1890. L’uniforme exotique et presque d’opérette qui a déjà été abandonné au combat. Le contraste outré entre la peau noire et le blanc des dents exhibées par le rire, ou des yeux écarquillés. La mimique et la gestuelle comme modes d’expression, faute de mots en français. Enfin, l’insouciance d’un soldat auquel une boisson lactée fait oublier la guerre.

Déchirer les « rires Banania »

Cette affiche est pourtant davantage qu’une publicité raciste de plus et c’est ce qui explique sa remarquable longévité. Le rire noir et la locution « y’a bon » sont en effet restés les signes distinctifs de la marque Banania jusqu’à la fin des années 1970.

Ce succès tient à une rencontre, non pas avec des tirailleurs sénégalais en chair et en os, au contraire l’actualisation opportuniste de l’image classique du noir rend celle-ci superflue, mais avec la nécessité politique de minorer leur participation à la guerre. Leur assimilation aux enfants joue dans ce sens, pendant la guerre et après. Comme les enfants, ils sont au mieux des citoyens en devenir et dans leur cas, ce devenir est rejeté dans un avenir indiscernable. La même analogie tronquée vaut pour la nationalité. Comme Banania, aliment « français » exclusivement fabriqué avec des produits d’importation coloniale (cacao, banane, sucre), les tirailleurs sont certes français, mais naturellement ostracisés par leurs caractéristiques noires. Le brave tirailleur sénégalais, amateur de chocolat et balbutiant le français devient ainsi l’alibi d’une racialisation implicite de la société française qui s’habitue à compter sur le renfort des soldats, ou des travailleurs coloniaux comme sur un dû.

D’où la nécessité, affirmée dès 1948 par Senghor dans Hosties noires, de déchirer « les rires Banania sur tous les murs de France ». Mise au rebut à la fin des années 1970, cette imagerie a fait une brève réapparition à partir de 2005 sous couvert de nostalgie, avant d’être condamnée en 2011 pour ce qu’elle est : l’adhésion tacite à un racisme structurel qui doit au contraire être combattu.

BACHOLLET Raymond, DEBOST Jean-Barthélemi, LELIEUR Anne-Claude, PEYRIÈRE Marie-Christine, Négripub : l’image des Noirs dans la publicité, Paris, Somogy, 1992.

BANCEL Nicolas, BLANCHARD Pascal, GERVEREAU Laurent (dir.), Images et colonies : iconographie et propagande coloniale sur l’Afrique française de 1880 à 1962, Nanterre, Bibliothèque de documentation internationale contemporaine / Paris, association Connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine, 1993.

GARRIGUES Jean, Banania, histoire d’une passion française, Paris, Éditions du May, 1991.

MICHEL Marc, Les Africains et la Grande Guerre : l’appel à l’Afrique (1914-1918), Paris, Karthala, coll. « Hommes et sociétés », 2003.

VAN DEN AVENNE Cécile, « Bambara et français-tirailleur : une analyse de la politique linguistique de l’armée coloniale française. La Grande Guerre et après », Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, no 35 [Varia], 2005, p. 123-150.

Emmanuelle SIBEUD, « « Y’a bon » Banania », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 21/07/2024. URL : https://histoire-image.org/etudes/y-bon-banania

Ajouter un commentaire

HTML restreint

  • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
CAPTCHA
Cette question sert à vérifier si vous êtes un visiteur humain ou non afin d'éviter les soumissions de pourriel (spam) automatisées.

Mentions d’information prioritaires RGPD

Vos données sont sont destinées à la RmnGP, qui en est le responsable de traitement. Elles sont recueillies pour traiter votre demande. Les données obligatoires vous sont signalées sur le formulaire par astérisque. L’accès aux données est strictement limité aux collaborateurs de la RmnGP en charge du traitement de votre demande. Conformément au Règlement européen n°2016/679/UE du 27 avril 2016 sur la protection des données personnelles et à la loi « informatique et libertés » du 6 janvier 1978 modifiée, vous bénéficiez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, de portabilité et de limitation du traitement des donnés vous concernant ainsi que du droit de communiquer des directives sur le sort de vos données après votre mort. Vous avez également la possibilité de vous opposer au traitement des données vous concernant. Vous pouvez, exercer vos droits en contactant notre Délégué à la protection des données (DPO) au moyen de notre formulaire en ligne ( https://www.grandpalais.fr/fr/form/rgpd) ou par e-mail à l’adresse suivante : dpo@rmngp.fr. Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter notre politique de protection des données disponible ici en copiant et en collant ce lien : https://www.grandpalais.fr/fr/politique-de-protection-des-donnees-caractere-personnel

Partager sur

Découvrez nos études

Immigrés et syndicats

Immigrés et syndicats

Mai 68

A la fin des Trente glorieuses, un élan contestataire s’amplifie, dirigé contre toute forme d’autorité culturelle, sociale et politique. Ces…

Marie Curie et la presse

Marie Curie et la presse

Marie Curie, femme de science

Marya Sklodowska est née à Varsovie, en 1867, en Pologne alors partie intégrante de l’Empire russe et décède en…

Marie Curie et la presse
Marie Curie et la presse
Les immigrés, éternels indésirables

Les immigrés, éternels indésirables

La grève des étudiants de médecine en février 1935

Avec la crise économique mondiale qui touche la France en 1931, les thématiques xénophobes et…

Les femmes des FTP-MOI

Les femmes des FTP-MOI

Le défilé du 29 août 1944 à Marseille vu par un témoin privilégié

Quatre jours après le débarquement en Provence qui commence le 15 août 1944, le…

« Y’a bon » Banania

« Y’a bon » Banania

L’appel à l’empire

Délaissant l’Antillaise de ses premières affiches, la marque Banania (1914), qui cherche à transformer en produit patriotique…

Les immigrés au travail

Les immigrés au travail

Une immigration devenue nécessaire

Chacune à sa manière, les trois photographies Ouvriers chinois à Boulogne-Billancourt; Ouvriers agricoles nord…

Les immigrés au travail
Les immigrés au travail
Les immigrés au travail
L’Art contre l’Occupation

L’Art contre l’Occupation

Se réunir sous l’Occupation

Arrivé à Paris de sa Hongrie natale via Berlin en 1924, Gyula Halasz, dit Brassaï, se fait rapidement connaître comme…

Immigrés dans les années 1920

Immigrés dans les années 1920

L’entre-soi

Dans la France des années 1920, la précarité est à la fois sociale et économique. Les immigrés sont tolérés cependant les pulsions…

Immigrés dans les années 1920
Immigrés dans les années 1920
Immigrés dans les années 1920
Regard sur les Anglais au début du XX<sup>e</sup> siècle

Regard sur les Anglais au début du XXe siècle

De Paris Ville Monde à la représentation de l’étranger dans L’Assiette au beurre.

Au début du XXe siècle, Paris est marqué par l’…