L'affaire Matteotti (1924) : le tournant fasciste | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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L'affaire Matteotti (1924) : le tournant fasciste

Date de publication : décembre 2021

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Contexte historique

Une sombre affaire d’État

Le 16 août 1924, entre 7h30 et 8 heures du matin, plus de deux mois après son enlèvement en plein cœur de Rome, les carabinieri (1) retrouvent enfin Giacomo Matteotti (1885-1924) (2). Un reporter photographe anonyme qui suivait la brigade de recherche saisit sur le vif le moment où l’on transfère la dépouille vers le cimetière proche de Riano, à 25 kilomètres de la capitale italienne. Une partie de l’énigme de sa disparition est donc levée, et les craintes de ses proches et camarades socialistes se révèlent fondées. Tous se remémorent son dernier discours à la Chambre, le 30 mai précédent, par lequel il avait plaidé l’invalidation des élections du 6 avril, qui se sont déroulées dans un climat de violence empêchant tout choix serein et libre. Le député âgé de 39 ans, qui s’était opposé à Benito Mussolini (alors dirigeant du parti socialiste) en 1914 sur la question de l’entrée en guerre de l’Italie, sait que son discours le met en danger. Les fascistes ne s’attendaient certainement pas à une telle opposition frontale, moins de deux ans après la Marche sur Rome (3) et la nomination de leur chef aux fonctions suprêmes. Depuis le 10 juin, tous les regards se tournent vers Mussolini : le corps de Matteotti criblé de 17 coups de couteau l’accuse.

 

Analyse des images

Le crime était loin d’être parfait

Le cliché La découverte du corps assassiné du député socialiste Giacomo Matteotti fait partie d’une série de clichés prise dans les environs du bois de la Quartarella où le chien du carabinier Ovidio Caratelli a repéré les restes de Matteotti. Sur l’image, on distingue un cercueil en bois brut de mauvaise qualité porté par quatre hommes : deux policiers, un ouvrier et un homme en uniforme noir, peut-être le gardien du cimetière de Riano. Ils sont accompagnés par l’officier commandant la brigade qui surveille l’opération, observée par deux hommes à mi-distance et par deux policiers à la lisière du bois. La profondeur de champ raconte une partie de l’histoire : la découverte dans la profondeur du bois, l’exhumation, la première reconnaissance et le transport. Le flou autour de la main au tout premier plan indique que le groupe est en mouvement rapide ; les quatre hommes ploient sous le poids, il fait certainement chaud et lourd en ce lendemain d’Assomption. Le soldat au premier plan se cache le nez dans un mouchoir : le corps de Matteotti est dans un état de putréfaction avancée, signe qu’il a été assassiné peu de temps après son enlèvement et que le climat estival a fait son œuvre. Malgré tout, deux jours plus tard, ses proches l’identifient et le 20 août, des députés socialistes viennent honorer sa dépouille.

 

Interprétation

La démocratie assassinée

L’enlèvement du député socialiste s’est déroulé sous les yeux de deux témoins qui ont pu identifier plusieurs membres de la police politique, dont Amerigo Dumini (1894-1967) et Albino Volpi (1889-1939). Mussolini est interpellé à la Chambre dès le 12 juin, il doit limoger le vice-secrétaire du parti national fasciste (P.N.F.) Cesare Rossi (1887-1967), qui se vengera le 27 décembre dans un mémoire où il accuse Mussolini d’avoir commandité le crime le 31 mai. Or, la violence politique du fascisme a fait son œuvre. Les quotidiens populaires traitent l’affaire comme un fait divers en héroïsant les gardiens de l’ordre et en insistant sur l’émotion de la veuve ; les journaux de gauche sonnent la charge contre le traitement sauvage de Matteotti et accusent Mussolini, mais le Sénat renouvelle sa confiance au gouvernement ; les journaux proches du P.N.F. campent dans le déni, plaident le règlement de comptes entre socialistes, tout en expliquant en quoi Matteotti a bien mérité une telle mort. Seuls les exécutants seront jugés et condamnés, par un tribunal fasciste (5 ans pour Dumini) puis par un tribunal républicain en 1947 (15 ans, mais libération anticipée). Le 27 juin, les députés d’opposition refusent de siéger et se retirent dans une salle du Parlement. Cette « sécession de l’Aventin » symbolique mais impuissante précipite la révolution législative des « lois fascistissimes » (1925-1926) (4). Frappée par le cliché du 16 août 1924, l’opposition se soumet, d’autant qu’une majorité d’Italiens apprécie la volonté de fer du Duce (5), ce chef dont le pays désorienté croyait avoir tant besoin.

Bibliographie

Emilio Gentile, Qu'est-ce que le fascisme ? Histoire et interprétation, Paris, Folio (Gallimard), 2004.

Marie-Anne Matard-Bonucci, Totalitarisme fasciste, CNRS Éditions, 2018.

Matteotti. « Coups et blessures ayant entraîné la mort », Mémoires d’Amerigo Dúmini, Paris, Juillard, 1973.

 

Notes

1- Carabinieri : corps militaire ayant des fonctions de police insititué pa le roi Vittorio Emmanuele Ier  en 1814.

2 - Giacomo Matteotti (1885-1924) : homme politique italien, secrétaire général du parti socialiste, il est le principal adversaire de Benito Mussolini. Il est assassiné en 1924;

3 - La Marche sur Rome : en octobre 1922, Benito Mussolini organise une démonstration de force afin d'obliger le roi Victor-Emmanuel III à le nommer à la tête du gouvernement. Une trentaine de milliers de partisans de Mussolini convergent vers Rome le 27 octobre, tandis que de nombreuses villes tombent aux mains des fascistes. Le roi demande alors à Mussolini de former un nouveau gouvernement.

4 - Les « lois fascistissimes » (1925-1926) ou lois fascistes : ces lois établissent le régime fasciste et établissent la dictature mettant fin à la monarchie parlementaire.

5 - Duce : vocable italien signifiant le guide ; surnom de  Benito Mussolini.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « L'affaire Matteotti (1924) : le tournant fasciste », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 20 janvier 2022. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/affaire-matteotti-1924-tournant-fasciste
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