La découverte du corps du député socialiste assassiné Giacomo Matteotti

La découverte du corps du député socialiste assassiné Giacomo Matteotti

Date de création : 1924

Photographie

© BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image BPK

Lien vers l'image

10-539350

  • La découverte du corps du député socialiste assassiné Giacomo Matteotti

L'affaire Matteotti (1924) : le tournant fasciste

Date de publication : Janvier 2022

Auteur : Alexandre SUMPF

Une sombre affaire d’État

Le 16 août 1924, entre 7h30 et 8 heures du matin, plus de deux mois après son enlèvement en plein cœur de Rome, les carabinieri (1) retrouvent enfin Giacomo Matteotti (1885-1924) (2). Un reporter photographe anonyme qui suivait la brigade de recherche saisit sur le vif le moment où l’on transfère la dépouille vers le cimetière proche de Riano, à 25 kilomètres de la capitale italienne. Une partie de l’énigme de sa disparition est donc levée, et les craintes de ses proches et camarades socialistes se révèlent fondées. Tous se remémorent son dernier discours à la Chambre, le 30 mai précédent, par lequel il avait plaidé l’invalidation des élections du 6 avril, qui se sont déroulées dans un climat de violence empêchant tout choix serein et libre. Le député âgé de 39 ans, qui s’était opposé à Benito Mussolini (alors dirigeant du parti socialiste) en 1914 sur la question de l’entrée en guerre de l’Italie, sait que son discours le met en danger. Les fascistes ne s’attendaient certainement pas à une telle opposition frontale, moins de deux ans après la Marche sur Rome (3) et la nomination de leur chef aux fonctions suprêmes. Depuis le 10 juin, tous les regards se tournent vers Mussolini : le corps de Matteotti criblé de 17 coups de couteau l’accuse.

 

Le crime était loin d’être parfait

Le cliché La découverte du corps assassiné du député socialiste Giacomo Matteotti fait partie d’une série de clichés prise dans les environs du bois de la Quartarella où le chien du carabinier Ovidio Caratelli a repéré les restes de Matteotti. Sur l’image, on distingue un cercueil en bois brut de mauvaise qualité porté par quatre hommes : deux policiers, un ouvrier et un homme en uniforme noir, peut-être le gardien du cimetière de Riano. Ils sont accompagnés par l’officier commandant la brigade qui surveille l’opération, observée par deux hommes à mi-distance et par deux policiers à la lisière du bois. La profondeur de champ raconte une partie de l’histoire : la découverte dans la profondeur du bois, l’exhumation, la première reconnaissance et le transport. Le flou autour de la main au tout premier plan indique que le groupe est en mouvement rapide ; les quatre hommes ploient sous le poids, il fait certainement chaud et lourd en ce lendemain d’Assomption. Le soldat au premier plan se cache le nez dans un mouchoir : le corps de Matteotti est dans un état de putréfaction avancée, signe qu’il a été assassiné peu de temps après son enlèvement et que le climat estival a fait son œuvre. Malgré tout, deux jours plus tard, ses proches l’identifient et le 20 août, des députés socialistes viennent honorer sa dépouille.

La démocratie assassinée

L’enlèvement du député socialiste s’est déroulé sous les yeux de deux témoins qui ont pu identifier plusieurs membres de la police politique, dont Amerigo Dumini (1894-1967) et Albino Volpi (1889-1939). Mussolini est interpellé à la Chambre dès le 12 juin, il doit limoger le vice-secrétaire du parti national fasciste (P.N.F.) Cesare Rossi (1887-1967), qui se vengera le 27 décembre dans un mémoire où il accuse Mussolini d’avoir commandité le crime le 31 mai. Or, la violence politique du fascisme a fait son œuvre. Les quotidiens populaires traitent l’affaire comme un fait divers en héroïsant les gardiens de l’ordre et en insistant sur l’émotion de la veuve ; les journaux de gauche sonnent la charge contre le traitement sauvage de Matteotti et accusent Mussolini, mais le Sénat renouvelle sa confiance au gouvernement ; les journaux proches du P.N.F. campent dans le déni, plaident le règlement de comptes entre socialistes, tout en expliquant en quoi Matteotti a bien mérité une telle mort. Seuls les exécutants seront jugés et condamnés, par un tribunal fasciste (5 ans pour Dumini) puis par un tribunal républicain en 1947 (15 ans, mais libération anticipée). Le 27 juin, les députés d’opposition refusent de siéger et se retirent dans une salle du Parlement. Cette « sécession de l’Aventin » symbolique mais impuissante précipite la révolution législative des « lois fascistissimes » (1925-1926) (4). Frappée par le cliché du 16 août 1924, l’opposition se soumet, d’autant qu’une majorité d’Italiens apprécie la volonté de fer du Duce (5), ce chef dont le pays désorienté croyait avoir tant besoin.

Emilio Gentile, Qu'est-ce que le fascisme ? Histoire et interprétation, Paris, Folio (Gallimard), 2004.

Marie-Anne Matard-Bonucci, Totalitarisme fasciste, CNRS Éditions, 2018.

Matteotti. « Coups et blessures ayant entraîné la mort », Mémoires d’Amerigo Dúmini, Paris, Juillard, 1973.

1- Carabinieri : corps militaire ayant des fonctions de police insititué pa le roi Vittorio Emmanuele Ier  en 1814.

2 - Giacomo Matteotti (1885-1924) : homme politique italien, secrétaire général du parti socialiste, il est le principal adversaire de Benito Mussolini. Il est assassiné en 1924;

3 - La Marche sur Rome : en octobre 1922, Benito Mussolini organise une démonstration de force afin d'obliger le roi Victor-Emmanuel III à le nommer à la tête du gouvernement. Une trentaine de milliers de partisans de Mussolini convergent vers Rome le 27 octobre, tandis que de nombreuses villes tombent aux mains des fascistes. Le roi demande alors à Mussolini de former un nouveau gouvernement.

4 - Les « lois fascistissimes » (1925-1926) ou lois fascistes : ces lois établissent le régime fasciste et établissent la dictature mettant fin à la monarchie parlementaire.

5 - Duce : vocable italien signifiant le guide ; surnom de  Benito Mussolini.

Alexandre SUMPF, « L'affaire Matteotti (1924) : le tournant fasciste », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 03/10/2022. URL : histoire-image.org/etudes/affaire-matteotti-1924-tournant-fasciste

Ajouter un commentaire

HTML restreint

  • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
CAPTCHA
Cette question sert à vérifier si vous êtes un visiteur humain ou non afin d'éviter les soumissions de pourriel (spam) automatisées.

Mentions d’information prioritaires RGPD

Vos données sont sont destinées à la RmnGP, qui en est le responsable de traitement. Elles sont recueillies pour traiter votre demande. Les données obligatoires vous sont signalées sur le formulaire par astérisque. L’accès aux données est strictement limité aux collaborateurs de la RmnGP en charge du traitement de votre demande. Conformément au Règlement européen n°2016/679/UE du 27 avril 2016 sur la protection des données personnelles et à la loi « informatique et libertés » du 6 janvier 1978 modifiée, vous bénéficiez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, de portabilité et de limitation du traitement des donnés vous concernant ainsi que du droit de communiquer des directives sur le sort de vos données après votre mort. Vous avez également la possibilité de vous opposer au traitement des données vous concernant. Vous pouvez, exercer vos droits en contactant notre Délégué à la protection des données (DPO) au moyen de notre formulaire en ligne ( https://www.grandpalais.fr/fr/form/rgpd) ou par e-mail à l’adresse suivante : dpo@rmngp.fr. Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter notre politique de protection des données disponible ici en copiant et en collant ce lien : https://www.grandpalais.fr/fr/politique-de-protection-des-donnees-caractere-personnel

Partager sur

Découvrez nos études

La campagne d'Italie

La guerre révolutionnaire étant officiellement achevée depuis les traités de Bâle en 1795 et de Campoformio en 1797, il ne restait en lice face à…

La campagne d'Italie
La campagne d'Italie
La campagne d'Italie

La place Saint-Marc au XVIIIe siècle

Le védutisme au service de Venise

Luca Carlevarijs (1663-1730), originaire d’Udine, dans le Frioul, est considéré comme le père du védutisme…

Accords de Munich

Les accords de Munich

Les ambitions militaires du IIIe Reich

Parallèlement à la mise en place d’un régime autoritaire en Allemagne lors de son arrivée au pouvoir le 30…

La France au service de l'unité italienne

Après les révolutions de 1848, l’Italie a retrouvé le régime de 1815 : d’un côté des petites souverainetés despotiques sans aucun lien confédéral…

La découverte du corps du député socialiste assassiné Giacomo Matteotti

L'affaire Matteotti (1924) : le tournant fasciste

Une sombre affaire d’État

Le 16 août 1924, entre 7h30 et 8 heures du matin, plus de deux mois après son enlèvement en plein cœur de Rome, les …

Elisa, Grande-duchesse de Toscane et patronne des arts

Aînée des filles Bonaparte, Maria-Anna (1777-1820), dite Elisa, a fait ses études à la Maison royale de Saint-Louis à Saint-Cyr de 1783 à 1792,…

L'assassinat de Bassville à Rome

Les événements qui aboutissent à la proclamation de la république le 21 septembre 1792 ont entraîné une détérioration rapide des relations entre…

L'assassinat de Bassville à Rome
L'assassinat de Bassville à Rome

Napoléon III et la politique des nationalités

L’une des conséquences de l’attentat d’Orsini, perpétré le 14 janvier 1858 contre l’empereur Napoléon III, fut la création d’un Conseil privé…

Vue de la villa Médicis à Rome - Turpin de Crissé

L'Académie de France à Rome : la villa Médicis

La Révolution fut une longue période de transition pour l’Académie de France à Rome. Dix années séparent l’abandon de son siège historique du…

L'Académie de France à Rome : la villa Médicis
L'Académie de France à Rome : la villa Médicis
L'Académie de France à Rome : la villa Médicis

La bataille de Castiglione, 5 août 1796

Lors de la première campagne d’Italie, ayant vaincu les Austro-Piémontais et signé l’armistice de Cherasco le 28 avril 1796, Bonaparte prit…