Effort de guerre et union sacrée | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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  • L'effort paysan
    les enjeux de la production agricole 1914-1918

    PROUVÉ Victor (1858 - 1943)

  • Le laboratoire
    le rôle de la science et de la production industrielle dans la guerre de 14-18

    PROUVÉ Victor (1858 - 1943)

  • Soyez patients, soyez obstinés
    série commandée par le ministère de l’Instruction publique en 1918, éducation civique

    PROUVÉ Victor (1858 - 1943)

Effort de guerre et union sacrée

Date de publication : juin 2021

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Contexte historique

La Grande guerre à l’école

En 1914, à plus de 55 ans, le graphiste et designer Victor Prouvé (1858-1943) est trop âgé pour s’engager dans l’armée active. Il ne sera donc pas gazé comme Ossip Zadkine ou ne mourra de ses blessures comme Guillaume Apollinaire. Son crayon est sa baïonnette. Alors président de l’École de Nancy, en Lorraine française, Prouvé est un dessinateur reconnu qui a de la combativité à revendre, la confiance des éditeurs et l’oreille des commanditaires. Il obtient de se rendre sur le front à plusieurs reprises et y réalise de nombreux croquis qui inspirent ensuite ses œuvres de propagande patriotique sans nuance. Parmi les nombreux dessins tirés en affiche et l’abondante production scolaire (bons points, diplômes) se distingue la série commandée par le ministère de l’Instruction publique en 1918, alors que la guerre dure et demeure indécise. Aux côtés de Hygiène de guerre, La Voix des Ruines, Ce que nous devons à nos colonies ou Les nationalités opprimées, les élèves de nombreuses classes de primaire ont pu être amenés à travailler sur L’Effort paysan et le Laboratoire pour les leçons d’économie, et Soyez patients. Soyez obstinés pour l’instruction civique. La guerre est une réalité quotidienne pour les enfants, la mobilisation des esprits n’épargne aucun âge.

Analyse des images

La victoire de l’Union sacrée

L’Effort paysan se présente de façon simple comme un placard monochrome de 65 centimètres de haut, composé d’une scène dessinée, d’un texte en écriture cursive et d’un bas de page illustré. L’image présente une situation figée dans un temps ancien, avant la mécanisation : un vieux paysan et une femme plus jeune s’activent à la ferme, entre meule de foin à rentrer et volaille à nourrir ; on utilise ici, sur fond de pigeonnier médiéval, la faux, la charrette, le cheval et, tout en bas, la charrue. En revanche, le texte présente de façon bien plus moderne les enjeux de la production agricole : produire pour nourrir les soldats (et leur donner du vin) pour ne pas creuser le déficit national et encombrer les navires qui apportent des renforts, intensifier la production par la révolution verte et l’union syndicale.

Le Laboratoire, sous-titré L’usine - La guerre met en avant le rôle de la science et de la production industrielle dans le conflit en cours. À l’arrière-plan fument quatre immenses cheminées : les machines tournent à plein régime. Au premier plan, au milieu du texte, un ouvrier musclé à la moustache de gaulois s’appuie en souriant sur un obus qui fait sa taille. Dans le laboratoire collaborent plusieurs générations : le vieux savant assis de dos, les deux ingénieurs debout tentent de résoudre un problème, tandis qu’un laborantin manipule les substances chimiques derrière eux. Le lieu est à la fois éclairé d’une grande baie vitrée comme les laboratoires modernes et voûté comme la cave d’un alchimiste ; il est propre et équipé du nécessaire, et encombré de livres.

La composition de Soyez patients. Soyez obstinés diffère légèrement puisque l’arrondi supérieur de l’image cède la place au titre et slogan reprenant une phrase prononcée par le général Pétain le 1er janvier 1918. La « leçon du front », précise le sous-titre, vaut pour l’arrière : c’est pourquoi l’image est séparée en deux dans le sens de la hauteur par un étendard tricolore flottant fièrement au vent. À gauche, le front dont on connaît bien désormais la physionomie : de la fumée, une tranchée profonde et bien étayée, des soldats bien équipés et à l’affût, en train de se préparer à l’attaque, motivés par leur supérieur. À droite, dans un décor urbain où fume la cheminée de l’usine, on lit sur le journal le fameux discours – un vieil homme ressemblant un peu à Clemenceau l’explique à un permissionnaire, une femme et un enfant, symboles de la société de l’arrière. Les explosions sur fond de fils de fer barbelés dessinés tout en bas sont un cliché de la représentation des combats qui, ici, file la métaphore de la mise à l’épreuve de la patience et de l’obstination du peuple entier. 

Interprétation

Les leçons de la guerre

Les trois panneaux pédagogiques réalisés par Victor Prouvé correspondent bien à l’année 1918 : beaucoup d’expérience a été accumulée, la fin paraît proche depuis que l’allié américain a commencé à participer aux combats (et ce malgré la défection russe), mais il faut encore maintenir l’effort de guerre. L’année 1917 a été très rude, avec la révolution russe, les mutineries du Chemin des Dames, la crise du moral et la crise politique. Mais avec Pétain le défenseur et Clemenceau le conservateur, le pays est bien en mains. Dans L’Effort paysan, le contraste entre image et texte (à apprendre) est trop fort pour être fortuit : Prouvé n’a pas voulu choquer visuellement des élèves habitués à contempler dans leurs manuels une campagne idéalisée, bien loin de la mécanisation en cours et du bouleversement du régime de propriété du fait des faillites. De même, si l’alliance entre science et industrie, déjà réalisée depuis longtemps, se renforce pendant la guerre, c’est sous l’influence de deux forces qui ne sont pas évoquées par Le Laboratoire – l’État organisateur et financier par la commande publique, et la nouvelle main d’œuvre (femmes et coloniaux) – et malgré les injustices de l’usine qui ont déclenché tant de grèves en 1917. Quant à l’information en temps de guerre, Soyez patients en révèle la nature : tout ce que les élèves doivent savoir, c’est que la victoire arrive à qui sait attendre – non aux « impatients » comme les socialistes qui veulent n’importe quelle paix, même mauvaise.

Le dessin talentueux, à la fois réaliste et symbolique, facile à interpréter, convient bien à la destination de ces placards : la salle de classe. Selon les instructions du ministère, les images devaient servir à attirer les écoliers et les textes à mobiliser leur esprit au travers d’exercices de composition, de calcul ou, comme ici, de récitation. Composés de phrases courtes qui se présentent comme des faits indubitables, ils se concluent par des slogans qui donnent la leçon : « Le paysan, lui aussi, travaille à gagner la guerre »… et non à spéculer.

« Apprendre les sciences c’est apprendre à combattre », assène-t-on à cette génération qui ne bénéficie pas encore d’un enseignement technique complet. Quant à « Ils comptent sur nous comme nous comptons sur eux » et au discours de Pétain, c’est de la pure mobilisation. Il n’y avait donc pas de place pour la contestation de la guerre à l’école, qui avait intégré le conflit à tout l’apprentissage. C’est justement ce type de « bourrage de crânes » scolaire imposé par l’autorité des maîtres que contesteront certains anciens combattants, comme le grand invalide de guerre Célestin Freinet.

Bibliographie

Stéphane Audoin-Rouzeau, La Guerre des enfants : 1914-1918, Paris, Armand Colin, 2004.

Emmanuel Saint-Fuscien, Célestin Freinet. Un pédagogue en guerres 1914-1945, Paris, Perrin, 2017.

Le sabre et l’éprouvette. L’invention d’une science de guerre 1914-1939, 14-18. Aujourd’hui, today, heute, Revue annuelle d'histoire, Paris, Noêsis, 2003.

Manon Pignot, Allons enfants de la patrie, Paris, Seuil, 2012

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Effort de guerre et union sacrée », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 22 juin 2021. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/effort-guerre-union-sacree
Glossaire
  • Art nouveau : Style qui se développe dès la fin du XIXe siècle, d’abord en Belgique et en France. Il s’épanouit dans l’architecture et dans les arts décoratifs. La recherche de fonctionnalité est une des préoccupations de ses architectes et designers. L’Art nouveau se caractérise par des formes inspirées de la nature, où la courbe domine.
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