Aller au contenu principal
Patrouilleur surpris par la lumière des projecteurs

Patrouilleur surpris par la lumière des projecteurs

L'Homme blessé

L'Homme blessé

Dans la ville bombardée

Dans la ville bombardée

Patrouilleur surpris par la lumière des projecteurs

Patrouilleur surpris par la lumière des projecteurs

Date de création : 1914

Date représentée :

H. : 22,2 cm

L. : 36 cm

Plume, encre de Chine, lavis brun et noir avec traits de crayon rouge sur papier blanc

Domaine : Dessins

© Jean-Julien Lemordant © MBA, Rennes, Dist. GrandPalaisRmn / Adélaïde Beaudoin

Lien vers l'image

INV 1957 6 2 - 06-500677

L'engagement des artistes dans la Grande Guerre

Date de publication : Mars 2016

Auteur : Patrick DAUM

Les Bretons dans la guerre

En Bretagne, les pertes humaines de la Grande Guerre semblent avoir été plus lourdes que dans le reste du territoire. Les Bretons, dont la ténacité était bien connue du haut commandement, ont souvent été utilisés pour « tenir » des positions là où d’autres régiments auraient lâché prise. Cette population, fortement rurale, d’un naturel assez discipliné, peu revendicative, constituait une « chair à canon » idéale, renouvelée par une forte natalité.

Le conflit de 1914 sonne pour Lemordant le glas d’une carrière prometteuse tout en marquant le point de départ du mythe de l’artiste aveugle, héros de la nation meurtri dans sa chair. Lemordant passe au front deux mois. Deux mois de combats mouvementés, marqués par l’horreur, la mort, le feu et la boue. Dans la région d’Arras, il est laissé pour mort sur le champ de bataille. Ses blessures sont nombreuses et graves, en particulier au-dessus de l’œil droit, où une balle de revolver a pénétré dans la tempe, broyant l’os. Après quatre jours passés dans la boue, sans soins, il est ramassé par des brancardiers allemands et fait prisonnier. Cette blessure le plonge dans la cécité jusqu'à ce qu’il recouvre la vue en 1935, à la suite d’un accident.

Lemordant, le « Goya breton »

Dans la guerre effroyable révélée par Lemordant, deux thèmes dominent. Celui des blessés, écrasés de douleur, des moribonds comme dans L’Homme blessé et des soldats abrutis de peur, tel le Patrouilleur surpris par la lumière des projecteurs. De l’autre, celui des réfugiés, fuyant les combats, effrayés (Dans la ville bombardée). Il est bien difficile de dater avec précision ces dessins.

La cécité de Lemordant reste le grand mystère de la vie de l’artiste. Il aurait construit sa légende personnelle autour de cette blessure, contestée par des médecins militaires. Il ne nous appartient pas de trancher ce délicat débat. Ses dessins de guerre ont été réalisés à une période où l’artiste est officiellement un héros aveugle, un peintre plongé dans la nuit par les horreurs de la guerre. Que ces dessins aient été saisis sur le vif par un soldat, lui-même acteur de la bataille, ou recréés longtemps après, dans une vision synthétique, nous ne le saurons pas de manière certaine. Mais il n’en reste pas moins que ces dessins sont ceux d’un homme qui a ressenti personnellement les émotions et les souffrances qu’il traduit dans un sobre langage d’ombre et de lumière.

Une profonde humanité imprègne ces dessins. Les détails anecdotiques sont gommés au profit d’une représentation synthétique, qui dit la souffrance en noir et blanc, à force de griffures et de lavis d’ombre. La vision de Lemordant est brutale. En son temps, on l’a comparé à Goya dans ses Désastres de la guerre. Tous deux ont montré la guerre sans ce masque héroïque dont on la recouvre souvent, une fois les hostilités terminées. Toute une ambiance douloureuse se dégage de scènes comme celles que décrivent Dans la ville bombardée et L’Homme blessé, où, d’un trait noir rapide, Lemordant sait donner aux visages de ses personnages le masque de la souffrance. La mort, la peur, le bruit, l’odeur de la poudre, surgissent de ces lavis sombres, comme dans le Patrouilleur surpris par la lumière des projecteurs. Leur puissant expressionnisme rapproche également Lemordant de l’art tourmenté des artistes allemands de la « Neue Sachlichkeit » (« Nouvelle objectivité »), parmi lesquels Otto Dix qui a consacré une série de dessins à l’enfer vécu dans les tranchées. Lemordant est aujourd’hui considéré comme le plus grand peintre breton du début du XXe siècle.

L’engagement des artistes dans le conflit

Les artistes bretons ont été nombreux à participer au conflit, et certains y ont laissé leur vie. D’autres ont été grièvement blessés, comme Lemordant. Mais leur contribution à l’histoire de la Grande Guerre est aussi artistique. Godet et Lemordant ont couché sur le papier leurs années de guerre. Lemordant se fait visionnaire et tire de la guerre des images universelles. Comme ceux d’Otto Dix en Allemagne (La Guerre des tranchées), ces dessins témoignent d’une catastrophe vécue de près, ajoutant une dimension artistique au naufrage de l’Europe dans tout ce qu’elle avait d’essentiel et livrant à la mémoire la souffrance inhumaine des hommes. En France notamment, les artistes ont joué un rôle décisif dans la constitution de l’idéologie pacifiste de l’entre-deux-guerres. Par ses œuvres autant que par la portée symbolique de sa cécité, le cas de Lemordant est à cet égard particulièrement significatif.

Pierre VALLAUD, 14-18, la Première Guerre mondiale, tomes I et II, Paris, Fayard, 2004.DAGEN Philippe Le Silence des peintres Paris, Fayard, 1996.Collectif Jean-Julien Lemordant , cat. Expo.Musée des Beaux-Arts de Quimper, 24 avril-30 octobre 1993.

Patrick DAUM, « L'engagement des artistes dans la Grande Guerre », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 21/06/2024. URL : https://histoire-image.org/etudes/engagement-artistes-grande-guerre

Anonyme (non vérifié)

Jean-Julien Lemordant a été blessé à Neuville-Vitasse lors de la bataille pour Arras, le 3 octobre 1914. Le livre de Georges VEAUX, En suivant nos Soldats de l'Ouest, Rennes, 1917 donne des détails sur le lieutenant Lemordant (ch. XVIII) et sur les circonstances de ses 4 blessures (ch. XX)

sam 31/05/2014 - 14:26 Permalien

Ajouter un commentaire

HTML restreint

  • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
CAPTCHA
Cette question sert à vérifier si vous êtes un visiteur humain ou non afin d'éviter les soumissions de pourriel (spam) automatisées.

Mentions d’information prioritaires RGPD

Vos données sont sont destinées à la RmnGP, qui en est le responsable de traitement. Elles sont recueillies pour traiter votre demande. Les données obligatoires vous sont signalées sur le formulaire par astérisque. L’accès aux données est strictement limité aux collaborateurs de la RmnGP en charge du traitement de votre demande. Conformément au Règlement européen n°2016/679/UE du 27 avril 2016 sur la protection des données personnelles et à la loi « informatique et libertés » du 6 janvier 1978 modifiée, vous bénéficiez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, de portabilité et de limitation du traitement des donnés vous concernant ainsi que du droit de communiquer des directives sur le sort de vos données après votre mort. Vous avez également la possibilité de vous opposer au traitement des données vous concernant. Vous pouvez, exercer vos droits en contactant notre Délégué à la protection des données (DPO) au moyen de notre formulaire en ligne ( https://www.grandpalais.fr/fr/form/rgpd) ou par e-mail à l’adresse suivante : dpo@rmngp.fr. Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter notre politique de protection des données disponible ici en copiant et en collant ce lien : https://www.grandpalais.fr/fr/politique-de-protection-des-donnees-caractere-personnel

Partager sur

Découvrez nos études

Les correspondants de guerre

Les correspondants de guerre

La fabrique de l’information

Après une courte période d’existence (1918-1919) à la fin de la Première Guerre mondiale, le Ministère de l’…

Commune : le peuple en arme

Commune : le peuple en arme

La Commune et le peuple de Paris en armes

La Commune n’a pas disposé d’armée au sens strict. Ses rangs étaient composés d’une part de gardes…

Commune : le peuple en arme
Commune : le peuple en arme
Soldats de la Première République

Soldats de la Première République

Raffet est surtout connu comme lithographe et reconnu comme l’illustrateur fondateur de la légende napoléonienne. Attentif aux petits faits qui…
Portrait du duc de Villars

Portrait du duc de Villars

Le duc de Villars, maréchal de France

Ce tableau est regardé comme la copie, une dizaine d’années plus tard, d’un premier portrait réalisé en 1704…

La vie des soldats dans les tranchées

La vie des soldats dans les tranchées

Le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France et, dès le lendemain, chacun des deux belligérants engage le combat selon les modalités…

La vie des soldats dans les tranchées
La vie des soldats dans les tranchées
La vie des soldats dans les tranchées
La conscription au XIX<sup>e</sup> siècle

La conscription au XIXe siècle

Pendant la majeure partie du XIXe siècle, la conscription, ou obligation pour tous les garçons de servir sous les drapeaux, n’a jamais…

La conscription au XIX<sup>e</sup> siècle
La conscription au XIX<sup>e</sup> siècle
Le traité de Versailles

Le traité de Versailles

La signature du traité de paix de Versailles intervient quelques mois après l’armistice du 11 novembre 1918. Mais l’armistice ne signifie pas la…

Le traité de Versailles
Le traité de Versailles
Le traité de Versailles
Le traité de Versailles
La signature du traité de Versailles

La signature du traité de Versailles

Faire la paix en 1919, une gageure

La conférence de la paix s’ouvre à Versailles le 18 janvier 1919. Deux mois après l’armistice, la question…

Les Troupes coloniales françaises

Les Troupes coloniales françaises

En 1914-1918, les opérations militaires n’ont pas été très importantes en Afrique. En revanche, les soldats originaires des colonies ont joué un…

Philippe Pétain, Maréchal de France

Philippe Pétain, Maréchal de France

Pétain est promu général en août 1914 – il a alors 58 ans. En février 1916, il prend la direction du secteur défensif de Verdun et parvient à…