Patrouilleur surpris par la lumière des projecteurs.

Patrouilleur surpris par la lumière des projecteurs.

L'Homme blessé.

L'Homme blessé.

Dans la ville bombardée.

Dans la ville bombardée.

Patrouilleur surpris par la lumière des projecteurs.

Patrouilleur surpris par la lumière des projecteurs.

Date représentée :

H. : 22,2

L. : 36

Plume, encre de Chine, lavis brun et noir avec traits de crayon rouge sur papier blanc

© Musée des beaux-Arts de Rennes, Dist. RMN - Grand Palais / Adélaïde Beaudoin

L'engagement des artistes dans la Grande Guerre

Date de publication : Mars 2016

Auteur : Patrick DAUM

Les Bretons dans la guerre

En Bretagne, les pertes humaines de la Grande Guerre semblent avoir été plus lourdes que dans le reste du territoire. Les Bretons, dont la ténacité était bien connue du haut commandement, ont souvent été utilisés pour « tenir » des positions là où d’autres régiments auraient lâché prise. Cette population, fortement rurale, d’un naturel assez discipliné, peu revendicative, constituait une « chair à canon » idéale, renouvelée par une forte natalité.

Le conflit de 1914 sonne pour Lemordant le glas d’une carrière prometteuse tout en marquant le point de départ du mythe de l’artiste aveugle, héros de la nation meurtri dans sa chair. Lemordant passe au front deux mois. Deux mois de combats mouvementés, marqués par l’horreur, la mort, le feu et la boue. Dans la région d’Arras, il est laissé pour mort sur le champ de bataille. Ses blessures sont nombreuses et graves, en particulier au-dessus de l’œil droit, où une balle de revolver a pénétré dans la tempe, broyant l’os. Après quatre jours passés dans la boue, sans soins, il est ramassé par des brancardiers allemands et fait prisonnier. Cette blessure le plonge dans la cécité jusqu'à ce qu’il recouvre la vue en 1935, à la suite d’un accident.

Lemordant, le « Goya breton »

Dans la guerre effroyable révélée par Lemordant, deux thèmes dominent. Celui des blessés, écrasés de douleur, des moribonds comme dans L’Homme blessé et des soldats abrutis de peur, tel le Patrouilleur surpris par la lumière des projecteurs. De l’autre, celui des réfugiés, fuyant les combats, effrayés (Dans la ville bombardée). Il est bien difficile de dater avec précision ces dessins.

La cécité de Lemordant reste le grand mystère de la vie de l’artiste. Il aurait construit sa légende personnelle autour de cette blessure, contestée par des médecins militaires. Il ne nous appartient pas de trancher ce délicat débat. Ses dessins de guerre ont été réalisés à une période où l’artiste est officiellement un héros aveugle, un peintre plongé dans la nuit par les horreurs de la guerre. Que ces dessins aient été saisis sur le vif par un soldat, lui-même acteur de la bataille, ou recréés longtemps après, dans une vision synthétique, nous ne le saurons pas de manière certaine. Mais il n’en reste pas moins que ces dessins sont ceux d’un homme qui a ressenti personnellement les émotions et les souffrances qu’il traduit dans un sobre langage d’ombre et de lumière.

Une profonde humanité imprègne ces dessins. Les détails anecdotiques sont gommés au profit d’une représentation synthétique, qui dit la souffrance en noir et blanc, à force de griffures et de lavis d’ombre. La vision de Lemordant est brutale. En son temps, on l’a comparé à Goya dans ses Désastres de la guerre. Tous deux ont montré la guerre sans ce masque héroïque dont on la recouvre souvent, une fois les hostilités terminées. Toute une ambiance douloureuse se dégage de scènes comme celles que décrivent Dans la ville bombardée et L’Homme blessé, où, d’un trait noir rapide, Lemordant sait donner aux visages de ses personnages le masque de la souffrance. La mort, la peur, le bruit, l’odeur de la poudre, surgissent de ces lavis sombres, comme dans le Patrouilleur surpris par la lumière des projecteurs. Leur puissant expressionnisme rapproche également Lemordant de l’art tourmenté des artistes allemands de la « Neue Sachlichkeit » (« Nouvelle objectivité »), parmi lesquels Otto Dix qui a consacré une série de dessins à l’enfer vécu dans les tranchées. Lemordant est aujourd’hui considéré comme le plus grand peintre breton du début du XXe siècle.

L’engagement des artistes dans le conflit

Les artistes bretons ont été nombreux à participer au conflit, et certains y ont laissé leur vie. D’autres ont été grièvement blessés, comme Lemordant. Mais leur contribution à l’histoire de la Grande Guerre est aussi artistique. Godet et Lemordant ont couché sur le papier leurs années de guerre. Lemordant se fait visionnaire et tire de la guerre des images universelles. Comme ceux d’Otto Dix en Allemagne (La Guerre des tranchées), ces dessins témoignent d’une catastrophe vécue de près, ajoutant une dimension artistique au naufrage de l’Europe dans tout ce qu’elle avait d’essentiel et livrant à la mémoire la souffrance inhumaine des hommes. En France notamment, les artistes ont joué un rôle décisif dans la constitution de l’idéologie pacifiste de l’entre-deux-guerres. Par ses œuvres autant que par la portée symbolique de sa cécité, le cas de Lemordant est à cet égard particulièrement significatif.

Pierre VALLAUD, 14-18, la Première Guerre mondiale, tomes I et II, Paris, Fayard, 2004.DAGEN Philippe Le Silence des peintres Paris, Fayard, 1996.Collectif Jean-Julien Lemordant , cat. Expo.Musée des Beaux-Arts de Quimper, 24 avril-30 octobre 1993.

Patrick DAUM, « L'engagement des artistes dans la Grande Guerre », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 02/12/2022. URL : histoire-image.org/etudes/engagement-artistes-grande-guerre

Anonyme (non vérifié)

Jean-Julien Lemordant a été blessé à Neuville-Vitasse lors de la bataille pour Arras, le 3 octobre 1914. Le livre de Georges VEAUX, En suivant nos Soldats de l'Ouest, Rennes, 1917 donne des détails sur le lieutenant Lemordant (ch. XVIII) et sur les circonstances de ses 4 blessures (ch. XX)

sam 31/05/2014 - 14:26 Permalien

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