Cadavre dans les barbelés.

Cadavre dans les barbelés.

Morts devant la position de Tahure.

Morts devant la position de Tahure.

Danse des morts.

Danse des morts.

Cadavre dans les barbelés.

Cadavre dans les barbelés.

Date de création : 1924

Date représentée :

H. : 2,4

L. : 2,93

Appartient au cycle "La Guerre". Eau-forte

© ADAGP, © Collection Historial de la Grande Guerre - Péronne (Somme) - Photo Yazid Medmoun

http://www.historial.org/fr/renseign/doc.htm

Le corps des morts

Date de publication : Mars 2016

Auteur : Sophie DELAPORTE

Les eaux-fortes présentées ici appartiennent à un cycle de gravures intitulé « La Guerre » et réalisé par Otto Dix en 1924. Il s’agit de cinq albums comprenant chacun dix gravures. Ces derniers s’inscrivent dans la continuité de dessins réalisés sur le front de 1915 à 1918 par le peintre, engagé volontaire dès l’entrée en guerre de l’Allemagne en août 1914. L’essentiel de ce cycle a trait à la représentation des morts, corps atrocement mutilés, en phase de décomposition.

En quoi l’acte pictural sur le corps des morts contribue-t-il à révéler un traumatisme ?

Avec un souci inouï du détail qu’accentue l’intensité du clair-obscur, le peintre s’attache ici à représenter la déshumanisation des corps et la bestialité de la mort : « La guerre, c’est le retour à l’animalité : la faim, les poux, la boue, ce bruit infernal… En regardant les tableaux d’autrefois, j’ai eu l’impression qu’on avait oublié un aspect de la réalité : la laideur », indiquait Dix. Il insiste tout particulièrement sur les visages et sur les mains des morts qui révèlent au mieux, l’expression de la souffrance des corps devant la mort.

La technique de la gravure à l’eau-forte, à laquelle Dix travailla dès 1920, autorise une grande variété d’effets graphiques, depuis les fines hachures, la simple esquisse des contours jusqu’aux traits plus espacés. Elle contribue ainsi à renforcer l’idée de réel donnée aux compositions : « Purifier les acides, les recouvrir d’aquatinte, bref, la technique merveilleuse grâce à laquelle on peut travailler par étapes, tout à son gré. Du coup, le travail devient suprêmement intéressant. Lorsque l’on grave à l’eau-forte, on devient un véritable alchimiste. » La gravure à l’eau-forte permet à l’artiste de se remettre à l’ouvrage dès que la planche a été recouverte en partie d’une nouvelle couche de vernis à l’asphalte.

Dix peut ainsi reconstituer les étapes de la destruction, suggérées par les degrés de mutilation des corps, en gravant de plus en plus profondément dans la matière organique du vernis comme en témoignent Cadavre dans les barbelés et Morts devant la position de Tahure. Le visage et la main du Cadavre dans les barbelés sont mutilés par des blessures d’acide noires, aux bords rongés, aussi grandes que le poing. La Danse des morts montre un amoncellement de corps et de membres de soldats tués, avec une perspective plongeante. Ils sont éclairés par une lumière vacillante qui fait ressortir de l’obscurité les corps à l’abandon. La représentation des membres disloqués acquiert une valeur esthétique propre, qui résulte de l’étrangeté des corps rendus méconnaissables par leur déformation.

La représentation des corps par Dix trahit l’expression du trauma. En effet, la description particulièrement détaillée qu’il en fait révèle la récurrence de sa confrontation, dans l’après-guerre, à l’événement traumatique, et témoigne ainsi d’un travail de remémorisation. Le recours à l’acte pictural autorise le peintre à une mise à distance de l’expérience traumatique, comme il l’affirmait d’ailleurs dans un entretien accordé au milieu des années 1960 : « Je me faufilais dans mes rêves à travers des ruines dans les tranchées et boyaux. Il fallait que je me débarrasse de tout cela. En fait on ne s’aperçoit pas, quand on est jeune, que dans son for intérieur on souffrait malgré tout. Car pendant de longues années, pendant au moins dix ans, j’ai rêvé sans cesse que j’étais obligé de ramper pour traverser des maisons détruites et des couloirs où je pouvais à peine avancer. Les ruines étaient toujours présentes dans mes rêves. »

Otto Dix tente de rendre compte ici de l’indicible : l’expérience visuelle des corps des morts sur le champ de bataille. Elle apparaît essentielle dans le « témoignage » du peintre, représentant l’élément constitutif de l’événement traumatique : celui du rapport récurrent avec la mort, individuelle dans Cadavre dans les barbelés, en couple avec Morts devant la position de Tahure ou collective dans la Danse des morts.

Pierre VALLAUD, 14-18, la Première Guerre mondiale, tomes I et II, Paris, Fayard, 2004.

Eva KARCHER, Otto Dix, Paris, Flammarion, 1989.

Eva KARCHER, Eros und Tod im Werk von Otto Dix, Studien zur Geschichte des Körpers in den zwanziger Jahren, thèse de doctorat, Munich, 1982.

Diether SCHMIDT, Otto Dix im Selbstbildnis, Berlin, Henschelverlag, 1978.

Sophie DELAPORTE, « Le corps des morts », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 14/08/2022. URL : histoire-image.org/etudes/corps-morts

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