Soldat, la patrie compte sur toi [...]

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Centre chirurgical militaire

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Atelier de l'école de rééducation professionnelle du Grand Palais, à Paris

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Soldat, la patrie compte sur toi [...]

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Date de création : 1916

H. : 84 cm

L. : 59,7 cm

lithographie

© Paris - musée de l'Armée, dist. RMN - Grand Palais / Pascal Segrette

lien vers l'image

06-505739 / 2001.1.10

Corps du soldat et corps de la nation

Date de publication : Juin 2021

Auteur : Alexandre SUMPF

La guerre médicale

Jamais auparavant une catastrophe humanitaire d’une telle ampleur n’avait été créée par l’homme. Les légions de tués, les colonnes de réfugiés, la marée de soldats blessés et malades, l’errance des mutilés de guerre et autres invalides à vie martèlent jour après jour les consciences. Plus que jamais, la propagande de l’hygiène et de la santé apparaît vitale ; les chroniques sur la médecine de guerre entendent aussi rassurer les familles, assurer les Alliés que l’armée ne subit pas trop de pertes irrémédiables. Après deux années de conflit, la guerre déclarée par la profession médicale à la mort et à l’incapacité de combattre n’étonne plus personne. Artistes et opérateurs sont mobilisés et se mobilisent afin de montrer aux combattants que l’armée, la société et l’État reconnaissent leur sacrifice et mettent tout en œuvre pour les aider dans leur mission patriotique.

Théophile Alexandre Steinlen (1859-1923) est trop âgé pour se battre sous l’uniforme, mais il met d’emblée son art et sa renommée au service de la mobilisation des esprits. S’il s’est fait connaître par la publicité (Tournée du Chat-Noir de Rodolphe Salis), il a surtout élaboré l’image des luttes ouvrières dans les revues radicales, aux côtés de Jules Grandjouan. Il fait jouer sa sensibilité aux malheurs du peuple, notamment dans la vingtaine d’affiches qu’il produit, les milliers d’esquisses croquées sur le vif, les centaines de dessins offerts ou vendus aux bonnes causes.

Paul Castelnau (1880-1944) est, lui, issu du milieu académique. Le géographe, qui a travaillé pour les Archives de la planète du philanthrope Albert Kahn, est embauché par la Section photographique de l’armée dès sa création, en 1915. Là, il pense sans doute servir mieux qu’il ne le faisait au Service géographique, et réalise des centaines d’autochromes d’abord sur tous les fronts de France, puis en 1918 au Proche-Orient.

Philanthropie et patriotisme

L’affiche dessinée par Steinlen, de format vertical, se découpe en deux dans le sens de la hauteur. Avec son trait caractéristique au crayon noir, il croque deux scènes évocatrices. À gauche, un poilu se penche pour embrasser une femme brune, replète, qui pourrait être sa mère. Le visage du jeune homme fait une tâche blanche ; on sent presque le duvet sur sa peau. À droite, assis sur un banc dans le hall d’un hôpital, un homme décati, aux vêtements civils fripés, regarde dans le vide, isolé, les mains ballantes, désœuvré. L’explication est donnée par le texte comme gravé en rouge sur une stèle : on avertit le soldat des dangers de la prostitution et, sans nommer la maladie, on le menace de contracter la syphilis et d’avoir à quitter l’uniforme. Ainsi, il sera passé des lauriers, palmes et étendards de la gloire, qui surmontent le monument à la gloire des héros du front, à la mort, symbolisée par le crâne et les feuillages flétris qui muent cette table en pierre tombale.

Lors de sa tournée de l’automne 1917 sur le front belge, Castelnau fait halte à Roesbrugge, en Flandre-Occidentale. Là, en arrière des premières lignes, l’armée a installé un hôpital chirurgical de campagne, où les soldats de l’Entente sont soignés. Pour une fois, il n’a aucun mal à faire tenir en place ses modèles les longues minutes nécessaires à la réalisation du cliché polychrome. Le cadrage, parfait, découpe sur fond de ciel gris deux hangars oblongs en tôle de fer démontable. Sur le palier de celui de droite, deux médecins militaires posent avec le képi sur la tête ; un troisième, les jambes croisées, est assis à côté de quelques outils. Au premier plan, sur une pelouse rase mêlée de terre sablonneuse, cinq lits métalliques ont été sortis pour permettre aux convalescents de prendre l’air. Des ombrelles trouvées sur place ou offertes par des dames philanthropes les protègent des rayons du soleil. Les draps ne sont pas non plus réglementaires, avec leurs broderies fleuries qui détonnent dans ce monde exclusivement masculin.

Le droit à la santé

Objet des attentions de l’État-major depuis la création des armées de conscription dans le dernier quart du XIXe siècle, le corps des soldats est mis à très rude épreuve lors du premier conflit mondial. La guerre industrielle et les conditions de vie dans les tranchées rendent la survie très aléatoire. La guerre d’usure est un marathon qui impose de limiter les pertes dans le temps, de renvoyer le maximum de soldats au combat. Or, hors du champ de bataille, la maladie tue plus que les blessures par balle.

Des spécialisations médicales embryonnaires avant 1914 gagnent du galon et se démocratisent : l’accès à la santé n’a jamais été aussi généreux que pendant la guerre. S’il n’y a pas, sauf exception, de suspicion généralisée et de condamnation pour manque d’héroïsme, les hommes n’ont pas vraiment le droit de rester ni de rester malades : l’affiche de Steinlen suggère que les injonctions se multiplient au sujet de l’hygiène, mais tait le fait que la vaccination est obligatoire et que les protocoles de soin sont expérimentés sans consentement préalable.

Soigner le corps des soldats, c’est en effet réparer le corps vivant de la nation que la propagande dit unie dans les tranchées par le sort commun et le patriotisme. De plus, montre le cliché de Castelnau, la société civile peut s’engager dans ce combat en finançant des hôpitaux ou des trains sanitaires, en fournissant des soignants volontaires. C’est pourquoi l’économie de la reconnaissance se développe en direction des victimes de guerre que sont les veuves, les orphelins et, avant tout, les vétérans invalides.

MAINGON Claire, Mains coupées sur paupières closes : blessures, mutilations subies et sublimées des artistes en guerre (1914-1930), Mont-Saint-Aignan, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2018.

MONTÈS Jean-François, « La formation professionnelle des adultes invalides après la Première Guerre mondiale », Formation Emploi, no 37, 1992, p. 14-21.

Triple Entente : Ou Entente. Alliance élaborée entre la France, la Grande-Bretagne et la Russie à partir de 1898 pour contrebalancer la Triple Alliance (ou Triplice), formée par l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie.

Alexandre SUMPF, « Corps du soldat et corps de la nation », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 29/06/2022. URL : histoire-image.org/etudes/corps-soldat-corps-nation

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