Fin d'arabesque.

Fin d'arabesque.

L'Etoile.

L'Etoile.

Fin d'arabesque.

Fin d'arabesque.

Auteur : DEGAS Edgar

Lieu de conservation : musée d’Orsay (Paris)
site web

Date représentée : Vers 1876

H. : 67

L. : 38

Peinture à l'huile et à l'essence, pastel sur toileAutre titre : Danseuse saluant.Vers 1876-1877.

© RMN - Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

Lien vers l'image

05-529018 - RF 4040

Degas et la célébration de la danse féminine à l'Opéra

Date de publication : Novembre 2009

Auteur : Gabriella ASARO

« Peintre des danseuses » : ainsi Manet définit-il Degas dans une lettre adressée à Fantin-Latour en 1868, anticipant d’une dizaine d’années le jugement des critiques ; ainsi est-il encore connu aujourd’hui en raison du grand nombre d’œuvres qu’il a consacrées à ce sujet de 1860 jusqu’aux années 1890. Degas ne partage pourtant pas, à l’égard des danseuses, l’admiration intéressée de la plupart des habitués de l’Opéra, notamment des riches abonnés. Si le peintre insiste auprès de l’administration du théâtre pour obtenir l’abonnement annuel à trois soirées hebdomadaires, partageant les frais – et la place – avec des amis, et s’il se réserve le très convoité droit d’accès aux coulisses et au foyer de la danse, ce n’est pas pour des aventures galantes. Degas est fasciné par le monde des danseuses et le représente tel qu’il est, sans tomber dans le voyeurisme ou dans les préjugés qu’il suscite dans la société de son temps. Comme il peut assister aux classes, aux répétitions, aux spectacles et au repos des danseuses et que, de plus, il en invite souvent dans son atelier, Degas connaît bien leurs habitudes et leur milieu de travail, le dur entraînement caché derrière les gestes légers et élégants et les sourires affichés sur la scène.

La préférence de Degas pour les sujets féminins dans ses œuvres sur la danse – les seuls hommes représentés sont les maîtres de ballet, (voir De la classe à la scène, le ballet de l'Opéra de Paris vu par Edgar Degas) – reflète d’ailleurs une tendance de l’époque. La danse masculine connaît alors son plus bas niveau de popularité : les hommes ne remportent plus la faveur du public et des directeurs de l’Opéra, comme c’était le cas au XVIIIe siècle ou encore dans la première moitié du XIXe siècle. Les anciens danseurs s’illustrent maintenant en tant que chorégraphes et maîtres de ballet, mais les jeunes générations ne prennent pas leur succession sur la scène, si ce n’est pour être les porteurs des danseuses, ou dans des rôles moins importants. L’engouement pour les danseuses est tel qu’on leur confie souvent même les rôles masculins qu’elles dansent en travesti, dans des costumes qui permettent de mieux voir leurs jambes. C’est d’ailleurs à cette époque que bat son plein le cancan, genre populaire qui, dans un paroxysme de sensualité qui frôle les limites du bon goût et de la décence, doit son succès aux jambes des danseuses et traduit l’insouciance du temps (voir La baraque de la Goulue et le bal Bullier). Si le ballet demeure un genre raffiné, il reflète également l’esprit de la Belle Époque.

Les danseuses qui posent pour Degas au théâtre et dans son atelier appartiennent à tous les échelons de la hiérarchie de l’Opéra – les seuls hommes représentés sont les maîtres de ballet (voir De la classe à la scène, le ballet de l'Opéra de Paris vu par Edgar Degas). Le peintre noue des relations d’estime et d’amitié réciproques avec plusieurs d’entre elles. Contrairement aux moralistes qui considèrent toutes les danseuses comme des femmes de petite vertu, sans véritablement connaître leur vie dans le théâtre, Degas sait bien que les ballerines de l’Opéra se divisent en deux catégories : les filles comme Marie van Goethem (voir De la classe à la scène, le ballet de l'Opéra de Paris vu par Edgar Degas qui, souvent poussées par leurs mères, veuves ou célibataires aux maigres revenus, entrent à l’Opéra pour trouver des hommes disposés à les entretenir et éventuellement à les épouser ; et les artistes à la réputation irréprochable comme Marie Taglioni (voir Degas sculpteur et le réalisme audacieux de la Petite danseuse de 14 ans), Adèle Grantzow, Emma Livry, Rosita Mauri ou Cléo de Mérode.

Dans l’imposant corpus de tableaux que Degas consacre aux danseuses, le triomphe sur la scène n’est abordé que rarement : même si la célébration de la danseuse y est constante, le peintre préfère des situations plus intimes. Cependant, le thème de la danseuse en train de remercier son public est un défi que Degas relève avec l’originalité qui lui est propre dans deux œuvres réalisées entre 1876 et 1877, Fin d’arabesque ou Danseuse saluant et L’Étoile ou Danseuse sur scène.

Si elles figurent les artistes dans une pose à peu près identique, les deux toiles offrent toutefois des différences importantes : dans le premier tableau, la ballerine est en arabesque, la tête inclinée vers sa droite, et tient un bouquet dans la main droite. Son attitude, son bouquet et son tutu coloré, ainsi que les décors visibles dans le fond, laissent croire qu’il s’agit d’une représentation, mais, derrière elle, un groupe désordonné de danseuses en costumes de scène rose et bleu clair indique qu’elle participe à une répétition sur scène.

Dans le second tableau, la danseuse au premier plan incline aussi la tête vers la droite avec grâce et sûreté. Dans le fond apparaissent quelques danseuses plus ou moins cachées dans les coulisses et la silhouette presque inquiétante d’un homme – probablement l’amant de l’étoile – dont le costume noir contraste avec la clarté éblouissante du tutu de la ballerine principale.


La composition des deux tableaux permet une comparaison intéressante. L’Étoile se présente comme divisé en trois secteurs : deux trapèzes, celui du haut occupé par les coulisses et les figures, celui du bas occupé par le sol, et un triangle dans lequel s’inscrit la danseuse et dont sa main droite constitue le sommet. Le fait que la figure de la danseuse ne soit pas exactement au milieu de la composition ne diminue en rien sa centralité symbolique, mais donne plutôt du souffle à l’ensemble du tableau, effet qu’accentue encore la vue plongeante adoptée par Degas. En revanche, la composition de la Fin d’arabesque est étouffante : la figure du premier plan contraste par ses dimensions avec les figurines du fond, très éloignées d’elle.

La culture européenne du XIXe siècle se partage entre l’exaltation idéalisée et la marginalisation réelle des femmes, obligées à respecter les règles établies par une société d’hommes, lesquels créent cependant pour eux-mêmes des échappatoires et des justifications. Les personnages des ballets romantiques correspondent à cette double image de la femme, créature tantôt angélique, tantôt diabolique. Degas n’adhère pas à cette mythologie et préfère peindre le monde réel des femmes sans le juger. Il exalte la danse féminine dans sa fatigue, ses triomphes, sa mélancolie, son quotidien. Toni Bentley écrit justement que ses « scènes de ballet expriment tout un univers, celui qu’habitent les danseuses – unique, spécifique, clos et consacré à la poursuite d’un idéal ». Dans le dur entraînement des danseuses, dans la fatigue qu’engendrent les exercices et les répétitions, Degas ne voit-il pas le reflet de son propre labeur d’artiste ?

Patrick BADE, Degas. Les chefs-d’œuvre, traduit de l’anglais par Jacques-François Piquet, Paris, Hazan, 1994.Jill DEVONYAR et Richard KENDALL, Degas et la danse, traduit de l’américain par Christine Piot, Paris, Éditions de La Martinière, 2004.Antoine TERRASSE, Tout Degas, Paris, Flammarion, 1982, 2 volumes.

Gabriella ASARO, « Degas et la célébration de la danse féminine à l'Opéra », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 18/08/2022. URL : histoire-image.org/etudes/degas-celebration-danse-feminine-opera

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