Frontispice du

Frontispice du "Léviathan" de Thomas Hobbes

Date de création : 1651

H. : 24 cm

L. : 15,6 cm

Gravure

RMN-Grand Palais (Institut de France) / Gérard Blot

Lien vers l'image

FilM53 - 08-528099

  • Frontispice du

"Léviathan" de Thomas Hobbes

Date de publication : Février 2022

Auteur : Paul BERNARD-NOURAUD

Le corps du roi au temps de Thomas Hobbes

Le 30 janvier 1649, après sept années d’une guerre civile qui en dura encore deux, le roi Charles Ier d’Angleterre (1) s’adressait une dernière fois à la foule venue au palais de Whitehall (2), à Londres, assister à son exécution. Il rappela à ses sujets que « la liberté et l’autonomie consistent à avoir un gouvernement », et combien « un sujet et un souverain sont deux choses nettement différentes ». La République qu’Oliver Cromwell (3) instaura dans la foulée prit le nom de Commonwealth, littéralement de « richesse commune » ou de « bien commun », qui rompait alors de fait et en droit avec la monarchie.

C’est dans ce contexte qu’à la fin du mois d’avril 1651, le philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679), considéré aujourd’hui comme l’un des pères du libéralisme politique, fit paraître un épais volume intitulé Leviathan or the matter, forme, & power of a common-wealth ecclesiastical and civil (traduit en français par : Léviathan ou matière, forme et puissance de l’État chrétien et civil). Il s’agissait pour lui de repenser les conditions d’exercice du gouvernement, d’usages de la liberté, et celles de formation de la souveraineté et de la sujétion, telles que le monarque déchu les avait énoncées avant de mourir. Les enjeux théoriques et politiques que soulève l’ouvrage de Hobbes dépassent cependant les circonstances qui en ont aiguillonné l’élaboration. Peut-être est-ce précisément en raison de la nouveauté de son approche que le philosophe commanda à un graveur, probablement le Français Abraham Bosse (1602/04-1676), membre éminent de l’alors toute jeune Académie royale de peinture et de sculpture (fondée en 1648), un frontispice (5) à même d’illustrer son projet, et possiblement aussi de le rendre intelligible à ses lecteurs.  

La figure d’un corps contenant tous les corps

Sous la légende en latin indiquant qu’« il n’y a pas de puissance sur terre qui puisse lui être comparée », un colosse, le front ceint d’une couronne, tenant dans ses mains l’épée du pouvoir temporel et la crosse du pouvoir spirituel, étend son ombre sur les monts dont il surgit. En comparaison, tout paraît minuscule et vulnérable, à commencer par les innombrables figures qui font littéralement corps avec lui. À l’exception de la tête, elles grouillent en effet des poignets jusqu’au cou du géant vers lequel elles se tournent comme un seul homme. Dans un dessin à l’encre (1651, British Library), le graveur les avait représentées de face, les visages terrifiés, comme si la peur les faisait effectivement tenir ensemble ou que le corps les contenait par ce moyen.

L’extrême précision qu’accorde au graveur le procédé de l’eau-forte, aux effets très voisins de la plume, lui a d’ailleurs permis d’indiquer, parmi les rares habitants de la ville au premier plan, devant l’église, deux silhouettes en lesquelles on a cru reconnaître la forme des masques à bec d’oiseau des docteurs de peste, autre grand-peur avec la guerre. Dans l’économie visuelle du frontispice, ces figures microscopiques occupent une position liminale, entre le colosse et les figurines, entre la moitié supérieure allégorique et la moitié inférieure emblématique. De fait, elles se tiennent à la fois juste au-dessus des dix cartouches de dimensions variables où l’artiste a reproduit divers emblèmes de la force, de la gloire, de l’Église ou de la justice, et entre le titre de l’ouvrage de Hobbes, inscrit sur une tenture, et son image : celle du Léviathan.

Le discours politique de l’image

En comparant le Commonwealth au monstre marin qui, dans la Bible, porte ce nom de Léviathan, Thomas Hobbes recourt à une image. Mais pour éloquente qu’elle soit, cette comparaison souffre nécessairement d’un déficit de représentation visuelle. C’est précisément pour pallier ce manque que Hobbes place d’emblée sa lecture sous l’égide d’une image mettant sous les yeux du lecteur l’aspect (non plus animal mais toujours monstrueux) que pourrait avoir cet État d’un genre nouveau.

À bien lire l’image, en effet, on comprend que le sujet ne diffère pas du souverain parce qu’il posséderait un corps distinct, comme pour le corps du roi, mais parce qu’en s’incorporant au souverain il s’en remet à lui pour ce qui relève des choses du gouvernement et de l’État. Ce faisant, chaque sujet renonce à une part de sa liberté individuelle au profit de l’autonomie du souverain. Mais il ne le fait pas spontanément, ou plus exactement il ne le fait pas sans crainte. Il le fait même dans la peur et par la peur, dont Hobbes estime qu’elle est à l’origine de l’institution de la religion comme de celle de l’État.

Le philosophe a été témoin de la guerre qui n’a pas cessé au moment où il publie le Léviathan, mais elle correspond davantage à ses yeux à un état des relations humaines qu’à un moment particulier de leur histoire. Aussi les hommes éprouvent-ils le besoin fondamental, selon lui, de se représenter, au sens iconographique du terme, des figures capables de leur inspirer la peur et qui, par conséquent, les obligent à se contenir entre eux et à renoncer à la violence. C’est néanmoins en partie contre cette vision qu’un siècle plus tard, Jean-Jacques Rousseau ambitionna de substituer au système coercitif qu’avait élaboré Hobbes son modèle du contrat social. Quant à la réception immédiate du Léviathan, elle fut pour le moins houleuse. Accusé de favoriser l’athéisme, son auteur dut se résoudre à le faire imprimer ensuite à Amsterdam, loin de l’université d’Oxford où, en 1683, un exemplaire fut brûlé en place publique. L’influence que l’ouvrage exerça sur le philosophe Baruch Spinoza (1632-1677), lui-même exclu de la communauté juive d’Amsterdam en 1656 pour hérésie, lui valut des déboires semblables : son Traité théologico-politique, publié anonymement en 1670, fut interdit quatre ans plus tard par toutes les autorités religieuses des Provinces-Unies.

Patrick BOUCHERON, Conjurer la peur. Essai sur la force politique des images. Sienne, 1338, Paris, Seuil, 2015.

Horst BREDEKAMP, Stratégies visuelles de Thomas Hobbes. Le Léviathan, archétype de l’État moderne. Illustrations des œuvres et portraits, Paris, Maison des sciences de l’homme, 2003.

Carlo GINZBURG, Peur révérence terreur : relire Hobbes aujourd’hui, 2008, in Peur révérence terreur. Quatre essais d’iconographie politique, Dijon, Les presses du réel, 2013.

Thomas HOBBES, Léviathan ou matière, forme et puissance de l’État chrétien et civil, Paris, Gallimard, 2000.

Yves Charles ZARKA, Hobbes et la pensée politique moderne, Paris, Presses universitaires de France, 2001.

1- Charles Ier d’Angleterre (1600-1649) : roi d'Angleterre en 1625, il doit faire face à des guerres civiles et à la Première révolution d'Angleterre. Autoritaire, il fait des concessions au Parlement trop tard. Après avoir été condamné à mort et il est exécuté en janvier 1649.

2- Palais de Whitehall :  il s'agit de la résidence des souverains anglais à Londres de 1530 à 1698.

3 - Oliver Cromwell (1599-1658) : parlementaire, il joue un rôle majeur pendant la Première révolution d'Angleterre qui aboutit à l'établissement de la république et à la mort du roi. Il devindera le Lord-protecteur d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande jusqu'à sa mort. 

4 - Frontispice : illustration placé au début d'un livre, en général en face de la page de titre.

Paul BERNARD-NOURAUD, « "Léviathan" de Thomas Hobbes », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 05/07/2022. URL : histoire-image.org/etudes/leviathan-thomas-hobbes

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