Les lorettes.

Les lorettes.

Date représentée :

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L. : 0

Vers 1841.

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Lorettes

Date de publication : Octobre 2011

Auteur : Didier NOURRISSON

Dans les villes qui se développent de manière spectaculaire sous les assauts de la révolution industrielle, la prostitution prend un essor sans précédent. Au point de valoir un retentissant rapport en 1839 d’un des plus célèbres médecins hygiénistes, le docteur Parent-Duchâtelet : De la prostitution dans la ville de Paris sous le rapport de l’hygiène publique, de la morale et de l’administration. Soumise en maison close, « en carte » c’est-à-dire tolérée mais en liberté surveillée, ou clandestine, occasionnelle ou régulière, la prostituée est partout dans les quartiers populaires. Filles à soldats, pierreuses ou femmes de terrain, serveuses, mais aussi ouvrières d’infortune, elles sont des centaines, des milliers à guetter le client aux barrières de l’octroi, dans les cabarets louches ou… dans la rue. La fille publique symbolise le désordre, l’excès, l’imprévoyance. On ne badine pas alors avec la pauvreté et la misère.
« Je suis coquette
Je suis lorette,
Reine du jour, reine sans feu ni lieu !
Eh bien ! J’espère
Quitter la Terre
En mon hôtel… Peut-être l’hôtel-Dieu… » (chanson).

Les filles légères reçoivent bientôt le surnom de « lorettes ». Car le quartier de Notre-Dame-de-Lorette, entre la gare Saint-Lazare et la butte Montmartre, qui les abrite, est alors en complète construction, et ces dames doivent « essuyer les plâtres », les propriétaires exigeant, en échange de bas loyers, que les appartements soient chauffés et que les fenêtres soient fermées de rideaux.

À cette époque, la prostituée incarne l’antithèse des valeurs bourgeoises triomphantes. Regardée comme immature et proche de l’enfant, elle se trouve dans un état primitif de non-développement, ce qui autorise sa mise sous tutelle. Elle est un symbole d’oisiveté, car adonnée au plaisir, type de l’hédoniste au sein du corps social. Elle est paresseuse. La prostituée est aussi imprévoyante. Elle ne sait pas économiser, elle aime le jeu. Elle ne construit rien. Elle est aussi soumise aux excès sexuels. L’époque de la monarchie de Juillet aime à construire des « physiologies » (l’étudiant, le bourgeois, le dandy, etc.) et à enfermer la société dans cette typologie. La lorette est l’un de ces stéréotypes.

La prostitution est cependant généralement considérée comme un mal nécessaire à la société. Dans les années 1830-1840, la prostituée est même chargée de « déniaiser » les jeunes hommes promis à un mariage victorien.

Le dessinateur des lorettes


Le dessinateur Gavarni a réalisé une vignette représentant une lorette pour l’édition de La Lorette des frères Goncourt chez Dentu en 1855. Pour celle de 1862, il a donné un dessin, gravé par Jules, bien plus évocateur. Auparavant, dans Le Charivari des années 1841, 1842, 1843, il a publié soixante-dix-neuf planches de lorettes. Dans Paris, il publie également « les partageuses » (quarante sujets) et « les lorettes vieillies » (trente sujets). D’autres lorettes apparaissent encore dans les recueils tels Paris le soir (1840) ou Les fourberies de femmes en matière de sentiment (1837, 1840, 1841).

Pour plaire à ses contemporains et participer à ce processus de « typisation » des physiologies, Gavarni donne de ses lorettes une image d’excès en tous genres : excès de sexe d’abord, mais aussi de bavardage, d’alcool, et enfin de tabac. D’où un embonpoint précoce, une attitude pour le moins relâchée et provocante.

Ici la lorette est avachie, allongée sur un canapé. Le jeune bourgeois qui la regarde pointe son cigare dans sa direction. Métaphore de l’organe sexuel en érection, le cigare symbolise sans nul doute l’appartenance à la classe supérieure, plus encore que le haut-de-forme ou la redingote. Un « dandy » comme Nestor Roqueplan, qui a inventé le nom de « lorette », ne saurait se passer de son cigare. La prostituée goûte à cet avancement social temporaire en dégustant elle aussi un cigare, tout en tenant des propos grivois.

Le mot « lorette » entre dans les dictionnaires d’argot du Second Empire et poursuit sa carrière sous la IIIe République (cf. Dictionnaire des dictionnaires, 1889). Les « lolotes » ou « rigolettes » qu’on avait pensé un temps lui substituer feront long feu. La prostitution bien entendu ne faiblira pas. Elle fera davantage peur cependant, car les maladies vénériennes se diffusent du bas vers le haut de la société. Mais malgré ces peurs, le phénomène prostitutionnel, preuve même de sa fonction sociale, s’intensifie sous la IIIe République, s’étendant de la maison close au trottoir. Les partisans de l’abolition et ceux de la réglementation pourront bien s’opposer : la prostitution se maintient.

Jean-Paul ARON, Misérable et glorieuse, la femme au XIXe siècle, Paris, éditions Complexe, 1984.Julia CSERGO, Liberté, égalité, propreté : la morale de l’hygiène au XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1988.Alain CORBIN, Les Filles de noce. Misère sexuelle et prostitution aux XIXe et XXe siècles, Paris, Aubier, 1978.Alain CORBIN, Le Temps, le désir et l’horreur. Essai sur le XIXe siècle, Paris, Aubier, 1991.François GASNAULT, Guinguettes et lorettes. Bals publics à Paris au XIXe siècle, Paris, Aubier, 1992.Didier NOURRISSON, Cigarette. Histoire d’une allumeuse, Paris, Payot, 2010.Alexandre PARENT-DUCHÂTELET, La Prostitution à Paris au XIXe siècle, texte annoté et commenté par Alain Corbin, Paris, Le Seuil, 1981, rééd.coll.« Points », 2008.

Didier NOURRISSON, « Lorettes », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 24/03/2023. URL : histoire-image.org/etudes/lorettes

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