Lucien Bonaparte, prince de Canino (1775-1840).

Lucien Bonaparte, prince de Canino (1775-1840).

Date représentée :

H. : 64

L. : 30

Marbre. Profondeur : 24 cm.

© Photo RMN - Grand Palais - G. Blot

http://www.photo.rmn.fr

99-002185  MV1528

Lucien Bonaparte, un collectionneur mercantile

Date de publication : Juin 2008

Auteur : Alain GALOIN

Dès la Renaissance, artistes et savants redécouvrent les civilisations de l’Antiquité et se passionnent pour l’architecture et la sculpture grecque. Certains cabinets d’amateurs possèdent même déjà des vases antiques. Cependant, il faudra attendre le XVIIIe siècle pour que naisse un intérêt véritable pour la céramique grecque. D’un voyage qu’il effectue dans le Levant et en Italie de 1715 à 1717, le comte de Caylus, antiquaire et graveur, rapporte de nombreux vases. De 1752 à 1767, il publie les différentes pièces de son cabinet dans un imposant ouvrage en sept volumes. Entre temps, il fait don au roi Louis XV de la plus grande partie de ses chefs-d’œuvre antiques, notamment de 72 vases qui sont à l’origine des collections du Cabinet des Médailles. De la même façon, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Sir William Hamilton, ambassadeur de Grande-Bretagne à la cour de Naples, profite de son séjour en Italie pour constituer lui aussi deux grandes collections de vases grecs, à partir de fouilles organisées dans l’antique Campanie. La première de ces collections sera acquise par le British Museum en 1772, pour la somme colossale de 8000 guinées. Quant à la seconde, elle est peu à peu dispersée par lui-même et par ses héritiers. Chacune de ces deux collections a fait l’objet d’un luxueux catalogue. Cependant, c’est surtout dans la première moitié du XIXe siècle que se forment les grandes collections de céramiques antiques. Des amateurs fortunés dirigent des chantiers de fouilles en Italie du Sud et en Etrurie et commercialisent leurs trouvailles. C’est d’abord le Chevalier Edmond-Antoine Durand (1768-1835) qui, à la faveur de plusieurs séjours dans la péninsule italienne, rassemble bronzes, poteries, miroirs, armes… que le Louvre acquiert en 1825. Mais ce sont les fouilles systématiques et à grande échelle, effectuées à partir de 1828 par Lucien Bonaparte, prince de Canino (1775-1840), dans les nécropoles de Vulci, Cornetto et Canino, en Etrurie, qui sont incontestablement les plus productives. Les vases des collections Durand et Canino ont été irrémédiablement disséminés de par le monde : ils ont été achetés par de grands musées européens - Paris, Londres, Munich, Berlin… - mais aussi par une nouvelle génération de riches collectionneurs désireux de se constituer un cabinet d’amateur. C’est ainsi que s’édifient les collections Beugnot et Magnoncour. Les grands antiquaires parisiens, tels Gansberg, Montfort, Rollin ou Feuardent, acquièrent également de belles pièces à des fins essentiellement mercantiles.

Lucien Bonaparte, prince de Canino (1775-1840), représenté à l’antique sur piédouche, est une copie du buste original réalisé par le sculpteur Joseph-Charles Marin (1759-1834) vers 1805. Cette œuvre s’inscrit dans la plus pure tradition néo-classique : elle est l’un des nombreux témoignages de l’esthétique antique adoptée par l’empereur Napoléon Ier comme le style officiel du régime impérial. Les artistes néo-classiques se tournent résolument vers l’Antiquité grecque et romaine, tant sur le plan des valeurs esthétiques que sur celui des valeurs morales : le Beau idéal est celui qui allie la beauté des corps et celle de l’esprit. Le néo-classicisme témoigne donc d’un désir de l’art de participer aux mutations sociales, à la moralisation des mœurs, à l’avènement des révolutions, à une nouvelle conception du Beau. Il n’est pas surprenant que cette tradition néo-classique trouve son domaine d’élection dans l’art du portrait qui associe la pureté des formes et le souci d’une rigueur qui peut atteindre la froideur. L’imitation réfléchie des œuvres antiques crée ainsi une certaine distance entre l’œuvre et le spectateur, une distance froide tout à fait sensible dans ce buste de marbre blanc de Lucien Bonaparte.

Second frère de Napoléon Ier, Lucien Bonaparte assuma d’importantes fonctions politiques sous le Directoire et le Consulat. Il fut d’abord Président du Conseil des Cinq-Cents puis, successivement, ministre de l’Intérieur, ambassadeur de France à Madrid et membre du Tribunat. Son rôle fut déterminant dans la réussite du coup d’Etat du 18 Brumaire et la proclamation de Napoléon Bonaparte comme Premier Consul. Les relations entre Lucien Bonaparte et son illustre frère, déjà fort compromises en raison de différends politiques - Républicain convaincu, Lucien n’approuvait pas la dérive autoritaire et monarchique de Napoléon -, se dégradèrent considérablement à la suite de son mariage avec une veuve, Alexandrine de Bleschamp. Il se réfugia à Rome, auprès du pape Pie VII dont il s’était concilié l’amitié en 1801 en soutenant le Concordat. Il se fixa près de Viterbe, dans l’antique terre étrusque de Canino que le pape érigea pour lui en principauté. Après la chute de l’Empire en 1815, il se consacra à l’archéologie et les fouilles qu’il effectua dans les nécropoles étrusques de Vulci, Cornetto et Canino mirent au jour entre 15 et 20 000 vases qui lui permirent de résoudre quelques difficultés financières, notamment en organisant plusieurs grandes ventes en 1834, 1837, 1838 et 1840. Menées de façon empirique, ces fouilles alimentèrent ainsi le marché de l’art et nourrirent l’inspiration des artistes et des créateurs du moment. Le célèbre céramiste anglais Wedgwood, la manufacture de Sèvres puisèrent largement dans le répertoire iconographique de la céramique grecque. Après un long séjour dans la sereine obscurité d’un tombeau étrusque, le vase antique retrouvait ainsi un statut commercial, redevenait une marchandise, changeait de mains… en dehors de toute considération archéologique.

Alain GALOIN, « Lucien Bonaparte, un collectionneur mercantile », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 07/10/2022. URL : histoire-image.org/etudes/lucien-bonaparte-collectionneur-mercantile

Ajouter un commentaire

HTML restreint

  • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
CAPTCHA
Cette question sert à vérifier si vous êtes un visiteur humain ou non afin d'éviter les soumissions de pourriel (spam) automatisées.

Mentions d’information prioritaires RGPD

Vos données sont sont destinées à la RmnGP, qui en est le responsable de traitement. Elles sont recueillies pour traiter votre demande. Les données obligatoires vous sont signalées sur le formulaire par astérisque. L’accès aux données est strictement limité aux collaborateurs de la RmnGP en charge du traitement de votre demande. Conformément au Règlement européen n°2016/679/UE du 27 avril 2016 sur la protection des données personnelles et à la loi « informatique et libertés » du 6 janvier 1978 modifiée, vous bénéficiez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, de portabilité et de limitation du traitement des donnés vous concernant ainsi que du droit de communiquer des directives sur le sort de vos données après votre mort. Vous avez également la possibilité de vous opposer au traitement des données vous concernant. Vous pouvez, exercer vos droits en contactant notre Délégué à la protection des données (DPO) au moyen de notre formulaire en ligne ( https://www.grandpalais.fr/fr/form/rgpd) ou par e-mail à l’adresse suivante : dpo@rmngp.fr. Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter notre politique de protection des données disponible ici en copiant et en collant ce lien : https://www.grandpalais.fr/fr/politique-de-protection-des-donnees-caractere-personnel

Partager sur

Découvrez nos études

Lucien Bonaparte, un collectionneur mercantile

Dès la Renaissance, artistes et savants redécouvrent les civilisations de l’Antiquité et se passionnent pour l’architecture et la sculpture…

Madame Récamier

Madame Récamier

Fille d’un notaire promu conseiller de Louis XVI, Jeanne Bernard (qui se fait appeler Juliette) épouse en 1793, à quinze ans, le banquier Jacques-…

David, artiste révolutionnaire

De l’artiste libéral au député de la Convention

Le Salon de peinture du Louvre de 1789 présente une nouvelle série d’oeuvre commandées depuis 1775…

David, artiste révolutionnaire
David, artiste révolutionnaire
Tombeau du maréchal Turenne (1611-1675)

Le tombeau de Turenne

Le tombeau d’un maréchal de France

Le 17 avril 1676, le neveu de Turenne, cardinal de Bouillon, passa commande d’un mausolée en mémoire de son…

La colonnade du Louvre

Les avatars d’un projet architectural

Au début du règne de Louis XIV, le Louvre et les Tuileries constituent les résidences privilégiées du…

Répétition du "Joueur de flûte" et de la "Femme de Diomède" chez le prince Napoléon

La maison pompéienne de Joseph Napoléon par Gustave Boulanger

Si les fouilles de Pompéi, découverte en 1748, ont étonné et parfois déçu les amateurs et les artistes, tels que Joseph Marie Vien, celles qui…

Lavoisier et sa femme

Élève et mécène de David

Au début des années 1780, Jacques Louis David (1748-1825) est un peintre à la mode au sein de la bourgeoisie parisienne…

Athènes, l'Acropole - Dominique Papety

Papety, un artiste français en Grèce vers 1846

Étudier les antiquités de Grèce

Prix de Rome en 1836, Papety séjourne en Italie de 1836 à 1841 où sa production est fortement marquée par Ingres…

Antoine Vivenel - Papety

Un collectionneur, mécène et pédagogue : Antoine Vivenel (1799-1862)

Né à Compiègne, dans l’Oise, le 27 ventôse An VII (17 mars 1799), Antoine Vivenel appartient à une longue lignée d’artisans compiégnois qui ont…

Un collectionneur, mécène et pédagogue : Antoine Vivenel (1799-1862)
Un collectionneur, mécène et pédagogue : Antoine Vivenel (1799-1862)
Un collectionneur, mécène et pédagogue : Antoine Vivenel (1799-1862)
La maladie d'Antiochus ou Antiochus et Stratonice Ingres 1840

Archéologie et imaginaire néogrec au milieu du XIXe siècle : Ingres, Papéty et Gérôme

Tradition néoclassique et mouvement néogrec

Si elle continue de nourrir la peinture d’histoire comme la peinture de genre, la référence à l’…

Archéologie et imaginaire néogrec au milieu du XIX<sup>e</sup> siècle : Ingres, Papéty et Gérôme
Archéologie et imaginaire néogrec au milieu du XIX<sup>e</sup> siècle : Ingres, Papéty et Gérôme
Archéologie et imaginaire néogrec au milieu du XIX<sup>e</sup> siècle : Ingres, Papéty et Gérôme