Dockers sur un port breton.

Dockers sur un port breton.

Auteur : PUYO Constant

Lieu de conservation : musée d’Orsay (Paris)
site web

Date représentée :

H. : 6

L. : 10,8

Tirage sur papier albuminé.

© Photo RMN - Grand Palais - Droits réservés

http://www.photo.rmn.fr

90-001541-01 / Pho1988-1-38

Le mouvement pictorialiste et la beauté du travail

Date de publication : Mars 2016

Auteur : Alexandre SUMPF

Le pictorialisme : quand la photographie se fait art

Avec les progrès techniques réalisés depuis les années 1870, le matériel photographique devient de plus en plus simple à utiliser. De petit format, les nouveaux appareils instantanés (comme le Kodak créé par George Eastman en 1888) mettent ainsi la photographie à la portée d’un public d’amateurs de plus en plus large, entraînant la multiplication et une certaine standardisation des images.

Pendant près de vingt-cinq ans (de 1885 à 1910 environ), divers photographes tentent de réagir à ce qu’ils considèrent comme une banalisation de leur pratique. Britanniques puis français, comme Demachy (membre fondateur du Photo-Club de Paris en 1888), Puyo et Fréchon, théorisent et animent le courant pictorialiste. Ce mouvement international, qui doit son nom à l’expression anglaise pictorial photography (pictorial étant un dérivé de picture, mot qui peut signifier « peinture », mais dont le sens correct est « image »), milite pour une photographie créatrice qui affirme sa valeur artistique et tente de développer son esthétique propre, toutes deux fondées sur le rôle essentiel du photographe et la prééminence de l’image sur le réel photographié. À l’opposé du cliché documentaire de leur époque, ces artistes privilégient l’intervention humaine dans la prise de vue et la production technique des images, inaugurant par là de nombreuses manipulations en chambre noire. Pour eux, loin d’être simplement l’enregistrement et la copie « objective » du réel, la photographie en est plutôt la « transcription ». De même, si sa composition et sa texture présentent un aspect volontairement pictural, elle n’imite ni ne rivalise avec la peinture.

Dockers anonymes, sujets d’une composition artistique


Constant Puyo (1857-1933) est issu d’une famille de notables et d’artistes de Morlaix : son père Edmond, maire de la ville, s’adonne à la peinture, tout comme son oncle Édouard, peintre et dessinateur renommé. Il est aussi le cousin de Tristan Corbière. Militaire de carrière, il propose ses clichés à l’exposition du Photo-Club de Paris en 1894. Ami de Robert Demachy, il devient alors l’un des chefs de file et des théoriciens du pictorialisme.
À l’opposé d’une approche « objective » de la photographie, Puyo affirme très tôt la nécessité de manipuler les négatifs pour exprimer la créativité de l’artiste. Dockers sur un port breton est un cliché tiré sur papier albuminé. L’esthétique de Puyo s’exprime clairement dans cette composition « picturale » discrètement travaillée, d’un noir et blanc lumineux.

Dans la partie droite de ce cliché, des dockers halent un engin monté sur roues. Il s’agit là d’une opération de force, comme l’indiquent le bras gauche de celui qui ouvre la marche et le corps incliné du deuxième, tendus par l’effort. Ils évoluent sur un quai auquel sont amarrés un voilier et un bateau à vapeur dont le capitaine les observe en attendant le déchargement de sa cargaison de tonneaux. À l’arrière-plan s’élèvent des bâtiments industriels qui bornent en partie l’horizon.
À la dynamique des dockers dont la chaîne semble devoir sortir du cadre à droite, Puyo a opposé l’immobilité des quatre hommes debout au premier plan au centre de l’image. Montrés de dos ou tête tournée, ils suivent la manœuvre des yeux. La casquette que portent trois d’entre eux, différente de celle des dockers, laisse supposer qu’ils sont au travail. Avec ses sabots de bois et son chapeau rond breton, le quatrième est sans doute un badaud. Sur leur gauche, un amoncellement de marchandises bâchées reconduit le regard dans les diagonales que tracent le quai et les dockers. La ligne de fuite qui structure cet instantané au rendu très stylisé gagne encore en force par le fait que Puyo a tronqué la flèche de la grue ainsi que le gréement et la cheminée des bateaux.

Le travail est beau


Jouant subtilement du cadrage et des masses, Puyo fait converger tous les regards – ceux des spectateurs photographiés comme ceux des spectateurs de la photographie – sur les dockers en plein effort et parvient ainsi à magnifier leur travail. Une certaine modernité s’exprime alors, conforme aux ambitions des pictorialistes de « peindre » la vie de l’époque. Si l’activité des dockers ne présente pas en elle-même d’éléments très nouveaux – ils emploient des moyens traditionnels comme la corde et la force physique –, si rien n’évoque les progrès techniques du temps – les bateaux et l’engin tracté sont de ce point de vue anodins –, c’est bien dans le choix et le traitement du sujet qu’elle se manifeste. En effet, la représentation d’un travail de force et des humbles ouvriers qui l’effectuent reste assez rare à la fin du XIXe siècle. Surtout, Puyo est ici fidèle à sa volonté de faire de la photographie un art du Beau : ce sont bien la prise de vue et les effets créatifs du photographe qui stylisent et esthétisent cet effort, dans une référence intéressante aux nombreuses toiles montrant des marins aux prises avec des cordages. La « photographie artistique » est ainsi avant tout un « art de la photographie » où la facture (image très stable), la matière et le corps de l’image peuvent transfigurer un réel sur lequel le cliché prime : loin de l’enregistrer, il découvre et réinvente le monde. Le travail ouvrier est ainsi interprété (ici pour atteindre au Beau) par l’artiste au moyen de son art.

Pour en savoir plus sur le pictorialisme, allez sur le site Arago, le portail de la photographie

Emma de LAFFOREST, Constant Puyo, Paris, Fage, 2008.Jean-Claude LEMAGNY et André ROUILLE, Histoire de la photographie, Paris, Larousse-Bordas, 1998.Michel POIVERT, La Photographie pictorialiste en France 1892-1914, thèse de doctorat d’histoire de l’art, Université de Paris-I, 1992.Le Salon de photographie : les écoles pictorialistes en Europe et aux États-Unis vers 1900, catalogue de l’exposition du musée Rodin, 22 juin-26 septembre 1993, Paris, Musée Rodin, 1993.

Alexandre SUMPF, « Le mouvement pictorialiste et la beauté du travail », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 16/08/2022. URL : histoire-image.org/etudes/mouvement-pictorialiste-beaute-travail

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