Michel Strogoff.

Michel Strogoff.

Hippodrome Skobeleff.

Hippodrome Skobeleff.

Michel Strogoff.

Michel Strogoff.

Date représentée :

H. : 94,4

L. : 64,5

Lithographie coloriée.Affiche publicitaire pour un spectacle tiré de Michel Strogoff de Jules Verne après 1876.

© Photo RMN - Grand Palais - J.-G. Berizzi

http://www.photo.rmn.fr

05-509397 / 61.18.22E

Les spectacles et la mode de la culture russe en France

Date de publication : Décembre 2010

Auteur : Alexandre SUMPF

La Russie, Orient de l’Europe

Opposées lors de l’épopée napoléonienne ou, plus tard, durant la guerre de Crimée (1854-1856), la France et la Russie entament dans le dernier quart du siècle un spectaculaire rapprochement qui n’est pas que diplomatique. Si les Français voyagent peu en Russie, les Russes peuplent les villégiatures de la Côte d’Azur, et un des principaux écrivains russes, Ivan Tourgueniev (1818-1883), vit à Paris. C’est à l’occasion de la visite en France du tsar Alexandre II que Jules Verne (1828-1905) publie en feuilleton Michel Strogoff, roman historique où il relate les aventures d’un courrier du tsar qui doit traverser le pays en partie occupé par les Tatars. Cette menace orientale est d’actualité : en 1877-1878, la Russie mène et gagne une guerre contre la Turquie, notamment grâce au général Skobelev (1843-1882), dont le courage et les victoires assurent à la Bulgarie son indépendance vis-à-vis des Ottomans. Rempart censément dressé contre un « péril jaune » multiforme, la Russie affirme son appartenance à l’Europe chrétienne, mais aussi culturelle et économique ; de son côté, la France entend jouer un rôle majeur dans une Europe centrale en pleine recomposition du fait de la perte de puissance des deux empires austro-hongrois et ottoman.

L’héroïsme russe en affiches

Dès 1880, avec Adolphe d’Ennery (1811-1899) qui a déjà travaillé sur Le Tour du Monde en quatre-vingts jours l’année précédente, Jules Verne adapte son roman Michel Strogoff pour la scène en une « pièce à grand spectacle en 5 actes & 16 tableaux ». L’affiche du spectacle, lithographie de l’imprimeur Émile Lévy riche en détails, représente sur fond vert-bleu deux « tableaux » clefs de la pièce. Les lecteurs de Verne auront reconnu la scène de bal qui ouvre le roman et le fameux épisode du supplice infligé au héros. La scène supérieure montre un monde ordonné, hiérarchisé, sur lequel flotte le drapeau impérial russe – avec l’aigle bicéphale noire sur fond jaune –, et les militaires semblent assurer le bon déroulement de cette fête sous les lampions. En bas, dans un décor de tours arabiques, le peuple tatar forme une masse informe, illisible, qui assiste sans émotion aux préparatifs du cruel rituel. Par ses mœurs, cette société appartient à un autre âge. Tandis que Michel Strogoff se débat à la vue du cimeterre chauffé à blanc, la belle Nadia en pleurs à droite rappelle Marie-Madeleine au pied de la Croix.

Nul sacrifice, nulle souffrance pour Skobelev, héros de la guerre russo-turque à qui son amour de la couleur blanche – pour le cheval qu’il montait, voire pour l’uniforme qu’il portait – avait valu le surnom de « cavalier blanc ». Cette affiche publicitaire dessinée par Jules Chéret (1836-1932), maître du genre, annonce un spectacle donné à l’Hippodrome, l’une des principales salles parisiennes d’alors, connue notamment pour ses numéros de cirque et de cabaret. Le général y montre son impérieuse personnalité et sa détermination dans l’index qu’il pointe vers la lointaine mosquée sur laquelle les artilleurs russes du second plan dirigent le feu d’un canon. L’édifice rappelle Sainte-Sophie de Constantinople, près de laquelle les troupes de Skobelev ont remporté une victoire décisive. La barbe que portent les militaires russes à l’imitation du tsar donne un air de famille au fougueux général et au porte-drapeau qui marche près de lui. Disposées sur la même ligne et en gros plan, l’aigle bicéphale du drapeau tsariste, les décorations militaires les plus élevées de l’empire que Skobelev a épinglées sur sa poitrine et la tête de son cheval écrasent littéralement un Orient minuscule, relégué à l’arrière-plan. Au bas de cette image pieuse figure le nom du héros de cette épopée.

Vers le rapprochement franco-russe

La première du spectacle Michel Strogoff a lieu en plein cœur de Paris, le 17 novembre 1880, au Théâtre du Châtelet. L’affichiste oppose culture et barbarie : les Russes habillés à la dernière mode parisienne font la fête dans un palais somptueusement illuminé, tandis que les Tatars grossièrement vêtus accourent en nombre au spectacle d’un supplice. Le fait que le drapeau impérial soit porté tel un accessoire par des danseuses enjouées, et non par les cavaliers ou les hussards de la garde en rangs serrés, souligne le caractère de nation civilisée et pacifique de la Russie. Mais c’est une nation qui a ses traîtres : Ivan Ogareff porte la toque rouge et blanche typique des Tatars. Les sbires qui maintiennent Strogoff sont représentés en jaune, couleur qui est à la fois celle du tsar et celle du péril. S’il n’y a pas de peuple clairement identifié par les oriflammes rougeâtres, c’est que l’ennemi de la civilisation russe et européenne est partout.

Dans l’affiche du spectacle consacré à Skobelev, nul besoin de mettre en scène ses hauts faits : à l’envergure de l’illustre stratège convient une statue équestre de triomphateur, cette représentation fût-elle la plus conventionnelle qui soit. C’est un message simple qui, quelques années avant la conclusion de l’alliance franco-russe (1892), est ainsi adressé aux Français : la Russie, forte de son armée et de ses grands hommes, est un acteur incontournable du jeu diplomatique en Europe orientale, où les intérêts français se trouvent engagés.

Les deux spectacles, joués à guichets fermés, assurent une fortune populaire au « thème russe » dans l’art français et aux arts russes en France, ancrant un peu plus encore certains clichés sur ce peuple bon cavalier, bon danseur, capable de raffinement et de courage.

Wladimir BERELOWITCH, Le Grand Siècle russe, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes », 2005.Réjane BARGIEL et Ségolène LE MEN (dir.), catalogue de l’exposition La Belle Epoque de Jules Chéret, de l’affiche au décor, Paris, musée de la Publicité, 23 juin-7 novembre 2010, Munich, Museum Villa Stuck, 10 novembre 2011-4 février 2012, Paris, Les Arts Décoratifs-B.N.F., 2010.Les Arts du spectacle en France : affiches illustrées, 1850-1950, catalogue rédigé par Nicole Wild, Paris, B.N.F., 1976.Jean-Marie MAYEUR, Les Débuts de la Troisième République, 1871-1898, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1973.

Alexandre SUMPF, « Les spectacles et la mode de la culture russe en France », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 14/08/2022. URL : histoire-image.org/etudes/spectacles-mode-culture-russe-france

Anonyme (non vérifié)

Bonjour, jeune étudiante je veux devenir une journaliste de mode, je trouve votre article très intéressant et bien écrit. Je m'intéresse aussi de tout ce qui touche la Russie et d'ailleurs j'ai un blog qui parle des jeunes créateurs : http://sanachka.blogspot.fr/

mar 21/08/2012 - 15:49 Permalien

Ajouter un commentaire

HTML restreint

  • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
CAPTCHA
Cette question sert à vérifier si vous êtes un visiteur humain ou non afin d'éviter les soumissions de pourriel (spam) automatisées.

Mentions d’information prioritaires RGPD

Vos données sont sont destinées à la RmnGP, qui en est le responsable de traitement. Elles sont recueillies pour traiter votre demande. Les données obligatoires vous sont signalées sur le formulaire par astérisque. L’accès aux données est strictement limité aux collaborateurs de la RmnGP en charge du traitement de votre demande. Conformément au Règlement européen n°2016/679/UE du 27 avril 2016 sur la protection des données personnelles et à la loi « informatique et libertés » du 6 janvier 1978 modifiée, vous bénéficiez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, de portabilité et de limitation du traitement des donnés vous concernant ainsi que du droit de communiquer des directives sur le sort de vos données après votre mort. Vous avez également la possibilité de vous opposer au traitement des données vous concernant. Vous pouvez, exercer vos droits en contactant notre Délégué à la protection des données (DPO) au moyen de notre formulaire en ligne ( https://www.grandpalais.fr/fr/form/rgpd) ou par e-mail à l’adresse suivante : dpo@rmngp.fr. Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter notre politique de protection des données disponible ici en copiant et en collant ce lien : https://www.grandpalais.fr/fr/politique-de-protection-des-donnees-caractere-personnel

Partager sur

Découvrez nos études

Le cirque, spectacle populaire

Cette œuvre inachevée figura au salon des Indépendants de 1891, peu de temps avant la mort brutale de Seurat.

Le thème, déjà abordé par l…

Les codes publicitaires de l'alcool et du tabac dans les années 1930

Des origines de leur promotion, vers 1850, jusqu’aux lendemains de la Grande Guerre, presque toutes les affiches et encarts publicitaires en faveur…
Les codes publicitaires de l'alcool et du tabac dans les années 1930
Les codes publicitaires de l'alcool et du tabac dans les années 1930
Le Bal du Moulin de la Galette. Auguste Renoir

Bonne et mauvaise ivresse

À Paris, en 1829, des médecins et des chimistes fondent les Annales d’Hygiène Publique et de Médecine Légale, dont l’objectif est de rendre compte…
Bonne et mauvaise ivresse
Bonne et mauvaise ivresse

Maurice Chevalier au Casino de Paris

Le Casino de Paris, symbole des années music-hall

La carrière française de Maurice Chevalier est indissociablement liée au Casino de Paris. Ce…

Hippodrome - Charles Levy

Le Cirque à Paris

L’âge d’or du cirque à Paris

La seconde partie du XIXe siècle voit le développement significatif d’une économie de loisirs, liée en…

Le Cirque à Paris
Le Cirque à Paris
Le Cirque à Paris
Cyclisme, triplette à deux roues - Louis Valet

Le vélo sous toutes ses formes

Le vélo à la « Belle Époque »

Dans un premier temps réservée à la bourgeoisie, la pratique du « vélocipède » s’est largement répandue à partir…

Le vélo sous toutes ses formes
Le vélo sous toutes ses formes
Le vélo sous toutes ses formes
Le vélo sous toutes ses formes

La naissance du vedettariat

Les transformations de la vie théâtrale

Le dernier tiers du XIXe siècle est marqué en France par une profonde modification des structures de la…

Le bal, une pratique sociale

Le siècle de la « dansomanie »

Au XIXe siècle, le bal fait partie, selon des modalités variées, des loisirs de toutes les couches de la…

Le bal, une pratique sociale
Le bal, une pratique sociale
Le bal, une pratique sociale

Représenter les guinguettes

Représenter la guinguette après l’impressionnisme

À partir de la fin du second Empire, la fréquentation des guinguettes relève d’un véritable art…

Représenter les guinguettes
Représenter les guinguettes
Représenter les guinguettes
Asnières

Guinguettes et imagerie populaire

La guinguette, au cœur d’une nouvelle imagerie populaire

À la fin du XIXe siècle, les guinguettes constituent un référent culturel et…

Guinguettes et imagerie populaire
Guinguettes et imagerie populaire